Une biographie critique sort la princesse Lilian de l’ombre

L’approche scientifique d’Olivier Defrance éclaire moult controverses de notre Histoire royale récente. Eclairage.

Christian Laporte
Une biographie critique sort la princesse Lilian de l’ombre

Jean Stengers, un de nos plus grands historiens contemporanéistes, avait confié qu’il n’avait jamais voulu aller à Argenteuil, de peur d’y tomber lui aussi sous le charme de la princesse Lilian. Un de ses nombreux disciples, Olivier Defrance formé à l’ULB, avait lui franchi le pas parce qu’il avait eu la chance de pouvoir la rencontrer. Dieu ou Grand Architecte merci, il a bien fait car sa visite sur place avec l’ancien recteur Jaumotte à la mi-avril 2000 l’a, à coup sûr et après coup, déterminé à relever un des défis les plus audacieux pour les membres de sa corporation : écrire une biographie scientifique sur la seconde épouse du roi Léopold III. C’est que jusque-là, si on faisait abstraction des recherches des Prs Dumoulin, Dujardin et Van den Wijngaert à l’occasion du centenaire de la naissance de Léopold III, il n’y avait guère de références totalement objectives sur celle qui devint l’épouse du Roi au moment le plus délicat entre tous, à savoir pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre-temps, il y a eu aussi des écrits de la princesse Esméralda qui, on se doit de le souligner, montra que la journaliste en elle l’emportait quand il le fallait sur la piété filiale pour dresser un portrait objectif d’une femme extraordinaire dans tous les sens du terme.

Entre livres à charge et à décharge…

Jusqu’alors, tout en reconnaissant leurs mérites respectifs à déblayer le terrain, nous en étions réduits à tenter de nous forger une opinion à partir d’ouvrages ou d’interviews à décharge, pour ne pas dire hagiographiques, de ceux qui gravitaient autour du second domaine royal et une littérature non moins intéressante mais à fond à charge celle-là, contre une femme de caractère qui jusqu’à son dernier souffle maintint le cap en ne se fiant qu’à ses seules convictions et intuitions, fussent-elles ravageuses pour la Belgique politiquement correcte de son temps. Restait à découvrir l’être de chair et de sang derrière l’icône qui divisa les Belges à partir du moment où ils apprirent en décembre 1941 qu’elle prenait officiellement la place de la reine Astrid, dans le cœur de leur quatrième Roi.

Une collaboration qui honore la famille royale

La tâche d’Olivier Defrance fut loin d’être évidente car même si grâce notamment aux princesses Esméralda et Lea, il a pu utiliser des notes personnelles et des lettres de Lilian mais aussi du roi Léopold III et d’autres membres de la famille, il lui a fallu recourir à toutes les finesses de l’heuristique, de la critique historique pour recouper certains événements à propos desquels il disposait parfois de plusieurs récits pas toujours compatibles de la princesse de Réthy se confiant tantôt à l’historien Jean Vanwelkenhuyzen, tantôt à Claude Désiré et Marcel Jullian, tantôt encore à d’autres visiteurs "autorisés" à Waterloo avant d’en être parfois bannis pour toujours.

Mieux comprendre la Question royale

Impossible de résumer ici plus de 330 pages très denses… Mais on en retiendra la fin de quelques mythes sur le gouverneur Baels - son père - qui quitta Bruges au plus fort de la campagne de Belgique ou sur des proches de sa famille suspectés d’être proches de l’Allemagne nazie. Defrance éclaire aussi la présence de Lilian en Autriche pendant les années trente. Comme beaucoup de personnes de la bonne société, elle a pu succomber à l’idée d’un nouvel Ordre mais en même temps, elle ne renia jamais la Belgique démocratique même si les événements l’amenèrent à ne pas avoir une haute idée du monde politique. Une certitude encore : bien consciente de la place qu’elle prit aux côtés du Roi, elle savait pertinemment bien qu’elle ne serait jamais Reine. En ces temps d’apaisement historique, voilà une biographie qui vient vraiment à son heure…

"Lilian et le Roi. La biographie". Editions Racine, 336 pp., environ 29,99 €.


Sus aux clichés !

Bisbrouilles La biographie confirme que les familles royales sont... comme les autres, entendez : exposées à des querelles et des incompréhensions pour des questions de personnalité, de générations bien plus que d’ego.

Belle-mère et belles-filles La reine Elisabeth accepta Lilian comme bru mais lui fit clairement savoir qu’elle ne serait jamais reine. Olivier Defrance nous apprend aussi beaucoup sur les relations difficiles entre Lilian et ses belles-filles Paola et Fabiola. Contrairement à ce que laissèrent croire les Mémoires de Gaston Eyskens, la rupture entre Laeken et Argenteuil n’était pas due à une histoire de meubles. Si Defrance ne nous éclaire guère sur la tension qui prévalut en septembre 1960 lorsque Léopold et Lilian furent pour ainsi dire informés en dernier lieu sur la fiancée du roi Baudouin, son analyse des courriers échangés entre divers membres de la famille royale montre que le fossé qui s’était creusé entre les deux Maisons royales aurait pu voire dû se résorber. Mais les tentatives - sincères - échouèrent. Sa mise en exergue d’une lettre de la reine Fabiola à Lilian montre toute la pertinence de la présence de la première aux funérailles de la seconde en 2002. Sans succomber au sensationnalisme, l’auteur de "Lilian et le Roi" dresse aussi des portraits psychologiques utiles des principaux protagonistes d’une pièce très shakespearienne.

Amour filial Defrance a aussi pu avoir accès à l’abondante correspondance entre Baudouin et sa belle-mère. Elle montre qu’il l’avait adoptée comme seconde maman. Ni plus, ni moins…