Face à la radicalisation, l’école bricole

Pour faire face à la radicalisation des jeunes, les profs ne sont pas des super-hér os . "Aucune recette n’existe." Témoignages.

Bosco d’Otreppe
Face à la radicalisation, l’école bricole
©DR

Cela commence parfois par une simple réflexion énoncée à la volée, comme pour choquer ou se faire remarquer. Cela se marque de temps en temps par un isolement progressif, par une rupture dans les habitudes de vie, dans les relations avec les filles ou avec les profs.

Les signes qui préviennent d’une radicalisation de certains jeunes sont à chaque fois uniques. Ils sont les fruits d’un parcours personnel, d’un contexte particulier. Aucune grille de lecture ne permet de les débusquer avec certitude. Cette radicalisation se dissipe parfois aussi vite qu’elle est apparue, témoin simplement de soubresauts d’adolescents. Elle répond parfois, de manière plus profonde, à la quête de sens, de transcendance, d’identité ou d’inclusion de ces jeunes.

Un ou deux cas par an

"Les cas auxquels nous devons le plus souvent faire face, raconte un directeur bruxellois, c’est les cas de jeunes adolescents qui reproduisent des messages radicaux entendus dans la rue, dans la famille ou lus sur Internet. Les profs font alors œuvre de pédagogie et sortent en général ces élèves de ces discours simplistes en les recontextualisant. Parfois cependant, cela ne suffit pas. L’élève reste en rupture. Nous avons recours alors à des référents "radicalisme" engagés par la commune. Ils nous aident à aborder de telles situations en renouant ou en sensibilisant la famille par exemple. De tels cas sont cependant très rares."

Le directeur évoque, pour son établissement, un ou deux cas par an. Comme tous les acteurs, il rappelle à quel point la radicalisation des élèves demeure un phénomène marginal. Mais il témoigne aussi de la demande d’informations et de formations qui émanent du corps enseignant.

"On ne s’y attendait pas"

"Certaines de nos formations sont réservées jusqu’en janvier 2017", confirme le CNAPD (la Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie) qui offre des outils pour aider les enseignants, et des formations pour permettre aux élèves d’apaiser leurs inquiétudes.

Cette demande, c’est aussi ce dont témoigne un chargé de projet pour la prévention de la radicalisation violente d’une commune de Bruxelles.

C’est également face à ces questionnements que la ministre de l’Education Joëlle Milquet (CDH) défend différentes formations accessibles aux enseignants et aux élèves, l’existence d’un numéro vert (le 0800.20.410), mais aussi le travail de deux fonctionnaires référents "radicalisme" qui soutiennent les acteurs de l’enseignement. Elle rappelle également la publication d’outils, disponibles en ligne, pour savoir comment aborder de tels phénomènes en classe.

Ces formations sont reconnues sur le terrain mais beaucoup les regrettent trop "disparates", ou trop "ponctuelles". "Ce phénomène de radicalisation religieuse nous a un peu surpris. On ne s’y attendait pas, et les différents niveaux de pouvoir ne se sont pas encore coordonnés pour y faire face, témoigne une enseignante, par ailleurs islamologue. Pour y faire face, on est encore dans le bricolage. On agit en fonction des moyens du bord."

Offrir du sens

Au-delà de l’urgence, il y a le rôle de l’école qui est réinterrogé. Est-elle passée à côté de son rôle d’insertion ? "Elle n’est pas la seule, mais sans doute", admet un directeur. "Parce que peu égalitaire, elle n’a pas permis de favoriser l’insertion et la cohésion sociale", avance Eric Bruggeman depuis Infor Jeunes Laeken.

"Ne demandons pas aux profs d’être des super-héros qui devraient eux-mêmes tout résoudre", insiste de son côté le chargé de prévention. Il explique que les contre-discours systématiques sont absolument inefficaces, "qu’aucune recette n’existe". D’autant que les jeunes ne se radicalisent pas à l’école, mais dans la rue, au sein de la famille ou sur Internet.

L’école, du coup, doit jouer son rôle d’école, continue-t-il. Cela veut dire qu’à son tour elle doit contribuer à offrir, à travers la transmission des savoirs et des compétences, un avenir, un sens et des finalités au jeune. Devenir en quelque sorte une concurrente aux groupuscules radicaux qui prétendent offrir aux jeunes un sens à leur vie. "C’est alors qu’elle jouera vraiment son rôle dans la lutte contre le radicalisme."


Joëlle Milquet veut revoir le partenariat entre les écoles et la police

La collaboration entres les deux acteurs serait trop peu claire pour faire face aux circonstances actuelles.

Ce sont des questions aussi sensibles que délicates. A quoi sont tenues les directions des écoles lorsqu’elles détectent ou soupçonnent la radicalisation de l’un de leurs élèves ? Doivent-elles immédiatement prévenir la police ? Sont-elles tenues de le faire ? Et à quels types d’intervention, au sein même de l’école, devrait se limiter la police ?

Ces questions avaient été indirectement soulevées en décembre dernier, après que la Ville de Bruxelles a regretté que l’école de Bilal Hadfi (un des kamikazes des attentats de Paris) eut attendu plusieurs mois avant de la sensibiliser au sujet du parcours du djihadiste.

"Aujourd’hui, c’est vrai que nous n’avons aucune directive en la matière. Nous agissons en bons pères de famille et au cas par cas. Je fais également confiance aux fonctionnaires référents ‘radicalisme’ pour savoir si un doute mérite d’être signalé aux autorités policières", confiait le directeur d’une école bruxelloise. "Par ailleurs, je ne pense pas qu’il soit réellement nécessaire de mettre en place des règles trop strictes. Sans doute l’expérience, la connaissance du terrain, de l’élève, et l’autonomie des directeurs sont-elles suffisantes pour que le cas soit traité dans la sérénité ."

Un protocole trop peu clair

La ministre de l’Education, Joëlle Milquet (CDH), n’est pas tout à fait du même avis. Au moins souhaite-t-elle engager la réflexion.

C’est le sens d’un courrier qu’elle a envoyé le 21 mars au ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA). "Je veille à ce que les écoles puissent développer, ou renforcer, un partenariat avec la police locale" afin d’anticiper des situations de crises peut-on y lire.

Malgré un protocole d’accord de 2006, il demeure parfois une "confusion des rôles entre les missions des écoles et certaines interventions policières, qu’elles soient de nature préventive ou répressive", regrette la ministre.

Au vu des circonstances actuelles qui "nécessitent de nouveaux objectifs de collaboration entre les services de Police et les établissements", "il apparaît plus que nécessaire de redéfinir les termes d’un nouveau partenariat et les conditions qui devraient présider à une présence policière, le cas échéant, au sein des établissements scolaires". Pour l’heure, le cabinet Milquet attend une réponse du ministre Jambon.