Philippe de Woot, pionnier de la responsabilité sociétale des entreprises, est décédé

Philippe de Woot aura influencé la pensée économique jusqu’au terme de sa vie. Évocation.

Philippe de Woot, pionnier de la responsabilité sociétale des entreprises, est décédé
©Johanna de Tessières
Laporte Christian

Avec le décès jeudi du P r Philippe de Woot, la Belgique perd un de ses meilleurs connaisseurs du monde des entreprises. Pionnier de la Responsabilité sociétale de l’Entreprise, ce grand humaniste, chrétien engagé, n’a cessé de plaider pour mettre l’humain au cœur de sa réflexion et de ses décisions. Docteur en droit et en sciences économiques, co-créateur et doyen de l’Institut d’Administration et de Gestion (aujourd’hui Louvain School of Management) de l’UCL, Philippe de Woot y a formé plusieurs générations d’étudiants à la stratégie et au management des entreprises, en intégrant la réflexion économique dans la perspective plus vaste des enjeux sociétaux. Penseur éclairé au rayonnement international, il a enseigné entre autres à Louvain, à l’INSEAD, était Harvard Faculty Associate et Docteur honoris causa de l’Université de Bologne.

Conseiller de la Commission européenne

Etant un Européen convaincu, il a œuvré au dynamisme de l’Union comme conseiller de la Commission pour les programmes Esprit et Fast et comme membre de l’Académie européenne des Sciences et des Arts. Le thème majeur de sa pensée et de son action est celui du sens, des valeurs et de la finalité de l’entreprise. Ses nombreux travaux ont mis en évidence les liens entre le système de valeurs et les performances à long terme. "L’entreprise" disait-il "doit être une organisation humaine génératice d’innovation et de progrès, un lieu d’exercice de la responsa bilité individuelle et collective face aux enjeux éthiques et sociétaux". S’il reconnaissait l’efficacité de l’économie de marché, il s’éleva contre la croyance en la vertu de "la main invisible", s’opposant à Milton Friedman qui réduisait la finalité de l’entreprise à l’enrichissement de l’actionnaire.

Aux côtés des innovateurs

Pour de Woot, l’entreprise devait s’interroger sur le pour qui et le pourquoi du progrès économique et technique. Il fut aussi un homme actif dans les entreprises. Conseiller ou administrateur de grands groupes internationaux, il s’engagea aussi aux côtés de jeunes entreprises innovantes. De 1986 à 2003 il présida le conseil d’administration de la société IBA (Ion Beam Applications) qui était alors une start-up. Il était très heureux d’avoir participé à l’élaboration des valeurs de cette société devenue leader mondial dans le domaine de la protonthérapie. Grand humaniste et chrétien engagé, il écrivit une vingtaine de livres dans lesquels on retrouve sa vision d’une économie et d’un monde des entreprises qui donnent la place centrale à l’humain. Parmi ses ouvrages, citons "Pour une doctrine de l’entreprise" (1968) qui lui valut le Prix Bekaert, "Profil de dirigeants" (1977), "Méditation sur le Pouvoir" (1998), "Faut-il enchaîner Prométhée" (2005), "L’innovation, moteur de l’économie" (2014), et sa fameuse "Lettre ouverte aux dirigeants chrétiens en temps d’urgence" (2009). Une interpellation forte et toujours d’actualité, dans laquelle Philippe de Woot se demandait pourquoi "les patrons chrétiens ont-ils si peu réfléchi à la finalité de leur action pour la laisser se réduire si souvent à la seule mesure financière du profit" ?

L’enseignement, principal levier

Il y regrettait qu’ils n’aient pas pu donner de la doctrine sociale de l’Eglise une vision plus dynamique et enthousiasmante de l’entreprise basée sur l’innovation… Pour Philippe de Woot, le principal levier pour créer une culture plus éthique et responsable des entreprises était celui de l’enseignement. En 2004, il participa à la création d’un réseau mondial de 60 business schools, universités et entreprises visant à préparer les leaders globaux à leurs nouvelles responsabilités. Et cette volonté d’ouvrir les jeunes générations à l’importance éthique de leurs responsabilités futures déboucha en 2008 sur le "Prix Interuniversitaire Philippe de Woot" qui promeut la responsabilité sociétale des entreprises en récompensant un étudiant en master d’une école de gestion internationale pour son mémoire sur ce thème. En même temps, Philippe de Woot avait une personnalité très attachante, soucieuse des uns et des autres, cultivée, capable d’intégrer ses réflexions dans une vision holistique de l’existence avec ses dimensions ™, philosophique et spirituelle. Mais c’était aussi un homme admiratif de la nature et en particulier des oiseaux, un homme qui aussi avait ce recul et ce sens de l’humour qui donnaient à ceux qui purent le côtoyer une grande joie de vivre…

Ces dernières années, il s’était beaucoup investi dans l’Académie royale de Belgique. Lundi prochain y était prévu la sortie d’un dernier livre intitulé "Maîtriser le progrès économique et technique"…

Philippe de Woot, pionnier de la responsabilité sociétale des entreprises, est décédé
©DR


Une pensée basée sur la recherche du sens et la dimension humaine dans un environnement de plus en plus hostile

La mise de l’humain au centre des réflexions et des décisions de l’entreprise ainsi que la recherche du sens et de la finalité ont été les principales constantes de la pensée de Philippe de Woot qui a évolué. Dans "Pour une doctrine de l’entreprise" (1968), il mettait en avant l’éthique qui selon lui "commence au premier cri de souffrance humaine" et l’impératif du sens et de la finalité. De plus en plus conscient de la multiplicité des enjeux de l’entreprise, il mit en avant la Responsabilité sociétale de l’Entreprise. Avec ses enjeux environnementaux et sociétaux au sens large, comme moyen pour celle-ci d’assurer que son action prenne en compte les intérêts des multiples parties prenantes.

Achever la création pour le bien commun

Philippe de Woot plaida constamment pour la justice sociale mais elle se focalisa sur le rôle prométhéen de l’entreprise : créativité et innovation. Considérant que l’homme est au centre d’une création inachevée, il lui appartient de contribuer à l’achèvement de celle-ci en vue du bien commun. En regard de cette mission admirable de co-création, "comment pouvons-nous aujourd’hui laisser la finance et la spéculation dominer l’éco nomie réelle qui est le vrai lieu de la création du progrès matériel et la source de sa légitimité sociétale ?"

Dans ses derniers ouvrages Philippe de Woot a applaudi les immenses promesses de progrès humain et sociétaux des nouvelles technologies mais aussi lancé des mises en garde contre le risque d’en perdre la maîtrise et le sens. "Entre la machine intelligente et l’humanoïde informatique, quelle spécificité voulons-nous défendre, protéger, sauver ? Face à l’accélération des sciences et à la puissance des entrepreneurs globalisés, face à la possibilité d’éditer et de programmer la vie, de détruire la planète, où sont les limites de l’acceptable et de l’inacceptable ?"

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