Pourquoi Me Mayence est certain de l’innocence de Wesphael

On plonge dans un procès d’assises comme dans un thriller où les coups de théâtre, les révélations, les rebondissements se succèdent. Sans que le mystère s’éclaircisse forcément. Mais à la fin, on donne la clé de l’énigme – c’est la vérité judiciaire. Une analyse d'Annick Hovine.

Pourquoi Me Mayence est certain de l’innocence de Wesphael
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Annick Hovine

Une analyse d'Annick Hovine.

Bernard Wesphael est innocent , martèle Me Jean-Philippe Mayence. Mais, aujourd’hui, j’ai peur. Je n’ai qu’une vraie inquiétude : ne pas être capable de vous convaincre de ce qui est ancré en moi depuis trois ans" , lance-t-il au jury.

A la prison de Bruges, où il rencontre pour la première fois son client, à la Toussaint 2013, il trouve "un type brisé, un homme détruit" . L’avocat a lu le rapport d’autopsie - "il est accablant" . Il est au courant de l’existence de l’amant, de ses coups de fil dans la chambre… "Je lui ai dit : Si vous avez pété un câble, dites-le nous. On s’en sortira avec une absence d’intention et la provocation."

"Maître, il n’en est pas question"

La réponse fut nette : "Maître, il n’en est pas question." Ce n’était pas du déni, simplement de la sincérité, appuie Me Mayence. Il a prévenu son client des risques d’une aventure judiciaire. La réponse est restée la même : "Oui, mais c’est comme ça."

Le voilà donc devant la cour d’assises. "C’est une difficile mission de juger un des siens. Vous ne pouvez pas vous tromper : votre décision sera irrévocable" , dit l’avocat en s’adressant aux juges citoyens.

La règle de la preuve, c’est d’acquitter en cas de doute, rappelle l’avocat de la défense. Il n’y a plus de question à se poser à partir du moment où une mort naturelle ou accidentelle n’est pas écartée. "Quand on dit que l’hypothèse d’une intoxication alcool et médicaments est plausible, vous êtes obligé de répondre non à la question de la culpabilité. A la limite, je pourrais me contenter de cette constatation. Ça me suffit en droit."

Réfléchir en toute logique

Me Mayence plaidera tout de même encore pendant plus de quatre heures. "Pour moi, il est innocent et je ne laisserai rien au hasard" , répète-t-il. Il épluche le dossier, carton après carton, en triturant les sous-fardes, en exhibant les pièces. Il propose aux jurés de "réfléchir en toute logique" .

Si Bernard Wesphael a commis les faits dont on l’accuse, est-ce qu’il va se précipiter pour appeler les secours ? "Et si on la sauve, sa femme ? Elle expliquera que son mari a voulu la tuer ? Le scénario du coupable, c’est d’attendre le lendemain matin, quand il est sûr qu’elle est morte."

Dans l’ascenseur, il ne cache pas ses blessures au poignet quand il monte avec le réceptionniste au sixième, poursuit-il. "S’il est coupable, il se défend mal, ce couillon-là."

Et le 31 octobre 2013, pourquoi aurait-il pété un câble précisément ce jour-là ?, interroge-t-il. Il aurait pu le faire précédemment, en découvrant la fameuse lettre - aussi salace que parfumée - de l’amant de Véronique. "Cela se passe deux mois après son mariage ! Il est fou amoureux d’elle. Qu’est-ce qu’il doit penser ?" Mais il ne se passe rien.

Pas plus que deux mois avant le drame d’Ostende, quand Véronique tente de se suicider en ingurgitant alcool et médicaments : dans l’ambulance, elle prononce le nom d’Oswald. Là encore, Bernard Wesphael n’explose pas : il organise l’hospitalisation de sa femme.

Que s’est-il passé dans la chambre 602 ? Me Mayence n’y était pas. Mais il sait ce qui ne s’y est pas passé dans l’après-midi, quand les deux appels du maudit Oswald - encore lui - ont sonné sur le téléphone fixe. "Il y avait tout, à ce moment-là, dans la 602 , raille-t-il. Le coussin, le petit sac plastique… Et le facteur déclenchant ! Mais il garde sa colère. Pourquoi aurait-il explosé quatre heures plus tard ?"

La plus belle preuve du doute

L’intoxication d’alcool et de médicaments, c’est la cause la plus probable de la mort de Véronique Pirotton, dit-il. " J’aimerais qu’on dise à Victor qu’elle est malheureusement décédée à la suite de ses excès, qu’elle ne s’est pas suicidée et qu’elle l’aimait." La plus belle preuve du doute dans ce dossier, c’est que personne ne sera satisfait par le résultat de ce procès, ajoute-t-il. "C’est une catastrophe qui a été créée entre les deux familles, avec toute cette désinformation, à l’intérieur et à l’extérieur de la salle d’audience." De fait, un incommensurable gâchis.


“Tout s’explique par un surdosage aigu d’alcool et de médicaments”

On plonge dans un procès d’assises comme dans un thriller où les coups de théâtre, les révélations, les rebondissements se succèdent. Sans que le mystère s’éclaircisse forcément. Mais à la fin, on donne la clé de l’énigme – c’est la vérité judiciaire.

Mercredi, la défense de Bernard Wesphael, accusé du meurtre de sa femme, Véronique Pirotton, a livré sa version devant la cour d’assises de Mons. “Pas une hypothèse, mais un raisonnement qui s’appuie sur des éléments du dossier qui peuvent être vérifiés”, entame Me Tom Bauwens. “Quand on ne fait pas référence à des pièces, on peut dire n’importe quoi et on vous emporte dans des scénarios qui ne sont pas dans le dossier !”.

Allusion explicite au réquisitoire du procureur général et des plaidoiries des parties civiles qui, mardi, avaient échafaudé ce qui s’est passé dans le secret de la chambre 602 de l’hôtel Mondo, le 31 octobre 2013. En s’appuyant sur une même certitude: Bernard Wesphael a étouffé sa femme.

Où est l’objectivité ?

Quand l’accusation est lourde, la preuve doit être concordante, assène Me Bauwens qui démonte, point par point leurs élucubrations, “des hypothèses qui se contredisen”. Il pointe l’avocat général : “Ce n’est pas parce qu’il a une toge rouge qu’il a raison”.

Un exemple  ? Selon Alain Lescrenier, le 30 octobre à 15 heures, quand Véronique Pirotton réserve une table pour deux sur la digue, c’est pour un dîner avec son fils Victor et pas avec son mari. Dans le dossier, pourtant, figure un appel téléphonique où Victor dit clairement à sa maman qu’il ne viendra pas à Ostende, qu’il reste faire du skate avec ses copains à Liège. “Où est l’objectivité du ministère public ?”, s’indigne l’avocat de la défense. “On utilise des choses hors du dossier pour créer un scénario et cela, je ne l’accepte pas”.

Autre exemple: on invente que Bernard Wesphael aurait farfouillé dans le GSM de sa femme pendant qu’elle dormait et serait tombé sur les SMS d’Oswald, ce qui aurait décuplé sa rage. “Aucun SMS envoyé ou reçu n’a été retrouvé dans le GSM de la victime, Carton 2, sous-farde 4, pièce 1”.

“Ce n’est pas possible !”

Véronique Pirotton aurait été traînée jusqu’à la salle de bains ? Aucune trace n’a été trouvée sur le tapis plain; aucune fibre du tapis sur le coprs de la victime. “Rien ! Cela a été vérifié”.

Le “soi-disant désordre” dans la chambre du Mondo, preuve d’une scène de bagarre ? “Regardez la photo de la 602 ! Comparée avec le bordel qui règne dans la maison de Mme Pirotton, c’est du minimalisme”. Il y a encore ces 35 hématomes, dont ceux au crâne. “On vous décrit une scène violente: ils se battent sur le lit. Comment peut-on avoir ainsi des blessures à la tête ? En bougeant sur un matelas ? Ce n’est pas possible !”.

Et l’impression des dents de Véronique dans la muqueuse ? L’avocat général et les parties civiles ont mimé, à l’audience, le même geste. “Ne vous laissez pas prendre : ils le font exprès ! Dans le dossier, on voit que ce n’est pas ici sur la bouche, mais là, à l’arrière de la gorge”, montre Tom Bauwens. “Ils savent qu’il y a un problème parce que cela ne s’explique pas par une manoeuvre d’étouffement”.

Que soutient la défense ? “C’est assez simple et c’est écrit noir sur blanc”, affirme l’avocat. “Le décès de Véronique Pirotton s’explique par un surdosage aigu d’alcool et de médicaments”. Ce n’est pas une hypothèse, dit-il : c’est précis et cela se base sur des pièces et des documents.

Tranquillisants et antidépresseurs

Personne ne le conteste : Véronique avait 2,99 gr d’alcool par litre de sang – à 3g/l, on est en coma éthylique. On a aussi trouvé dans la chambre un tranquillisant de la famille des benzodiazépines : du Clozan 10 mg où il manquait 23 comprimés. On en a retrouvé retrouvé 0,10 mg dans le sang de Véronique, soit dix fois la dose thérapeutique maximum (0,01mg). Une dose toxique. “Avec un simple surdosage, on risque la détresse respiratoire, le coma et même le décès”, explique l’avocat qui suit la notice rédigée par la firme Pfizer  –­elle a été déposée au dossier. “Combinée avec une ingestion d’alcool, cela nécessite une hospitalisation urgente dans une unité de soins intensifs car cela peut être mortel”.

Les analyses toxicologiques ont aussi révélé la présence d’un antidépresseur – le Sipralexa – dans le sang de la victime à une dose hautement toxique de 0,56 microgrammes, presque létale (fixée à 60 microgrammes). Si, pour ce médicament, il n’y a pas d’interaction avec l’alcool, en cas de prise simultanée d’un neuroleptique (comme le Clozan), il y a des “risques possibles de convulsions”, selon la notice. Elle précise aussi certains effets indésirables: des saignements anormaux y compris gatsro-intestinaux, “là où il y a le foie”, ponctue Me Bauwens, ainsi qu’au niveau de la peau et des muqueuses. “Là”, dit-il en montrant l’arrière de la bouche. CQFD pour la défense. Tout s’explique.

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