Pensions, salaires, mutations: les révélations d’un sergent à la veille de la manifestation militaire (INFOGRAPHIES)

Pensions, salaires, mutations: les révélations d’un sergent à la veille de la manifestation militaire (INFOGRAPHIES)
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Nicolas Lowyck

La Défense subit les mêmes affres, la même austérité que les autres fonctions régaliennes, mais elle prend cette tangente depuis des décennies, bien avant que la disette soit la norme. Jusqu'où cela est-il allé?

L’armée est une “grande muette”, surnom hérité des années 1950: les hommes de guerre n’ont pas le droit de grève. Ils sont “les derniers garants de la stabilité de l'État", rappelait le dirigeant responsable du SLFP Défense lors de la grève dans les prisons.

Ce 15 novembre, jour de la fête du Roi, ils défileront pour la deuxième fois en 15 ans, après la manifestation de 2002 retenue comme celle des “gamelles”. En 2016, le contexte terroriste impose aux militaires de rester bouche cousue face aux journalistes. Plus bavards sur les réseaux sociaux, ils placent leurs espoirs en leurs syndicats, féroces.

Au front, les “petits scouts”

Simon (*) est situé entre les officiers supérieurs et les volontaires. Il a toujours été le plus jeune sergent, dans les casernes où il a été muté. Il compte, comme plusieurs milliers d’autres personnes sur Facebook , se rendre à Bruxelles le 15 novembre. “L’armée doit affronter un problème inédit: l’effet passoire. C’est la désillusion généralisée. Et c’est bien normal, pense-t-il. Quand un jeune se rend à la Maison de la Défense pour présenter sa candidature, les recruteurs sont de beaux parleurs.” Difficile d’en jeter quand les moyens, matériels et humains, ne couvrent pas les besoins .

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“Les hommes dépêchés à la sécurité dans les rues belges (les Operation Valliant Guardians, ou OVG) n'ont plus le temps de s'occuper de leurs foyers. (...) Certains enchaînent depuis plus de six mois, cette année. Du coup, (...) les casernes fonctionnent au ralenti.” Dans les maisons, "des couples de longue date se séparent parce que monsieur ne rentre plus. C’est affolant."

Simon ne critique pas les mesures post-attentats. Pour lui, les OVG redorent le blason terni d’une armée motivée. Ils agissent aussi sur la délinquance mais en matière de dépenses, ils sont vus, pour beaucoup, comme la "goutte d'eau". “Au front, les autres nationalités nous aiment bien. Vous savez pourquoi? Parce qu’on nous appelle les “petits scouts”, sourit Simon. On n’a pas beaucoup de matériel, il ne correspond pas à nos besoins, on a très peu d’argent et on arrive toujours à se démerder avec ce qu’on a!”



En 2004, un lieutenant-général témoignait sous couvert d’anonymat d’une ”inexorable déstructuration” de la Défense, dont le budget n’a pas suivi l’indexation en vingt ans et qui, en parallèle, assure des engagements en cascade, de nouvelles “missions extérieures” depuis les années 90, au Moyen-Orient et en Afrique. “On ne [parlait] plus d'acquérir des hélicoptères ni des véhicules blindés”, on s’inquiétait déjà de “coûts du personnel” et on tirait la sonnette d’alarme pour un effectif raboté à 30.000 hommes. Douze ans plus tard, “ils veulent passer à 20.000, sait Simon. Ils veulent dégager un maximum d'entre nous sans pouvoir nous virer. Ils nous poussent à quitter le métier. Cela passe par des mutations, qui nous démotivent. Un collègue que je remplace travaillait un jour sur six, puis a été muté plus loin. Toujours plus loin.“


Un métier lourd comme un autre

L’armée recrute et le fait savoir , mais ne couvre en vérité qu’une partie des départs naturels attendus.

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Pour les militaires en fonction, les contrats se précarisent et les contrôles se multiplient. “On est évalués sur le niveau physique; aussi professionnellement, psychologiquement, explique Simon. Si on rate un test deux ans de suite, on est virés.” Une volonté de renouvellement qui contraste avec le package visant les pensions, des mesures “à l'encontre des ambitions de l'accord gouvernemental (...) : un rajeunissement de l'armée et une carrière militaire attrayante”, dénonce le syndicat de la Fonction publique (SLFP) .

“Je vois mal des papys descendre dans les rues avec 24 kilos de plaques [qui font partie de l’uniforme], ou un para-commando sauter en parachute à 63 ans. Dans les unités de combat, personne ne termine sa carrière à 56 ans. A l’inverse, je vois mal un habitué de l'administration réussir ses tests sportifs jusqu’au bout.”

- Simon


Ce qui fâche la hiérarchie et pousse les “garants de la stabilité” à brandir les pancartes durant leur unique jour de congé, c’est le salaire. “Aujourd’hui, nous prenons notre pension à 56 ans mais ne commençons à la toucher qu’à 65 ans. (...) Les civils nous disent: “ Nous, on travaillera jusqu’à 65 ans. Pourquoi pas vous? ” Ils ne comprennent pas qu’on fait un métier lourd.” La débrouille pousserait même de plus en plus de militaires à multiplier les jobs annexes pour “vivre mieux”.


Les casernes musicales

Le plaidoyer de Simon renforce la singularité de la grève prévue mardi. “Je peux comprendre le gouvernement: vous sabrez chez les policiers? Ils feront grève. La SNCB, les TEC? Idem, et pas qu’un petit peu. Vous retirez du pognon aux militaires? On continue à faire avec.”

Pour les syndicats, la maximisation des ressources a atteint ses limites. “Les baby boomers vont partir, résume Simon. Les nouveaux contrats sont renouvelables tous les 5 ans et ils recruteront un CV sur trois. Le patriote qui a 21 ans et qui s’engage aujourd’hui sera remercié à 29 ans. Il va faire quoi, après, à part garder l’entrée d’un magasin?”

A l’instar des policiers, le burnout gangrène les casernes. “Dernièrement, on parle de fermer celles de Nivelles, d’Arlon ou de Tournai. (...) On nous dit [qu'être muté], c’est bon pour notre carrière.”


(*) Nom d’emprunt. Témoignage recueilli en novembre 2016. Pour toute demande d’informations supplémentaires, contactez le journaliste par mail .

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