Croquis de justice : ciseaux dans le cœur, couteau dans le ventre

Annick Hovine
Croquis de justice : ciseaux dans le cœur, couteau dans le ventre
©dr

Deux tentatives de meurtre, deux jugements très différents : dix ans fermes pour l’un, sursis pour l’autre. 

Dix ans. Prison ferme. Une amende - dont le montant paraît soudain dérisoire. Et les frais de l’action publique. Les mots prononcés par le président de la 43e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles rebondissent comme des balles en mousse. Ils ne semblent pas atteindre l’intéressé.

Dix ans ferme. A-t-il bien entendu ? Tout capté ? Déjà traduit en nombre de mois, de jours et d’heures à passer - encore - derrière les barreaux ? Il a en tout cas compris qu’il retournait à la prison de Saint-Gilles, où il est détenu depuis le 22 août 2016. Il tend docilement ses poignets aux agents de sécurité qui lui replacent les menottes dans le dos. Il connaît la musique : il a déjà été condamné à 16 mois pour vol avec effraction. Et connaîtra la semaine prochaine sa peine pour un autre vol avec violence.

Il ne se souvient pas bien…

Cette fois, la justice a fait vite. Il n’a pas fallu six mois entre les faits et la décision judiciaire. Yassine*, 40 ans, est un habitué du square de la Putterie, un petit parc à deux pas de la Gare centrale à Bruxelles, fréquenté assidûment par des toxicomanes. Ce lundi d’août, il sort une paire de ciseaux et frappe un homme dans la région du cœur. Le trentenaire s’écroule et se vide de son sang. Yassine prend ses jambes à son cou mais se fait intercepter dans sa fuite par deux militaires qui montent le guet dans la gare.

Devant le juge, il dira qu’il ne se souvient pas bien : il avait bu et pris de la méthadone. La victime lui cherchait des poux depuis quinze jours, prétend-il : il recevait des coups, se faisait harceler… S’il avait sur lui des ciseaux, c’est parce qu’il coiffe des amis dans la rue. Il n’a fait que se défendre.

Pas crédible

Des affirmations qui ne sont pas crédibles, tranche le juge. Un examen médical effectué le lendemain de son arrestation n’a révélé aucune lésion traumatique récente. Un témoin a rapporté que deux ou trois jours plus tôt, il avait eu une altercation avec la victime qui refusait de lui donner de la méthadone.

Yassine a bien tenté de faire requalifier la tentative d’homicide en coups et blessures volontaires. Mais ce fut en vain. "Le prévenu perd un peu rapidement de vue que le coup de ciseaux a été porté en pleine poitrine. C’est évidemment une zone vitale ! C’est indépendamment du prévenu que la victime n’a pas perdu la vie."

Yassine est emmené hors de la salle d’audience. Retour à Saint-Gilles. Rideau sur son procès.

Tombé du tabouret

Cinq ans de prison. Sursis de 5 ans pour ce qui excède la détention préventive. L’interprète chuchote à l’oreille du prévenu, traduit les phrases du jugement. Adrian* ferme les yeux quelques secondes, les rouvre, lâche un soupir. Il ne retournera pas en prison. Mais il a senti passer le vent du boulet. S’il comparait libre à son procès, il risquait gros pour une tentative d’homicide volontaire. Le tribunal a requalifié les faits en coups et blessures ayant entraîné une incapacité.

Au fil du prononcé, il revit la bagarre devant un café brésilien de Saint-Gilles, un petit matin de décembre 2013. Son visage se crispe à l’évocation du coup de couteau dans l’abdomen de la victime, qui a causé une perforation de l’estomac et du colon. Le malheureux est resté hospitalisé une semaine mais s’en est sorti.

Le prévenu avait copieusement bu, accroché au zinc, jusqu’à tomber du tabouret. Un type s’est moqué de lui. Ni une, ni deux, Adrian, qui a la tête près du bonnet, a demandé au gars de régler ça à l’extérieur. Après, il ne se souvient pas bien - lui non plus. Il a sorti son cran d’arrêt et il a frappé, ça, oui. Mais il ne s’est pas rendu compte qu’il a blessé gravement l’autre; il croit qu’il a juste déchiré sa veste. Une dizaine de Brésiliens l’ont alors encerclé; il a paniqué et pris la fuite.

Mais ça, c’est la version - romancée - du seul prévenu. La victime et les témoins décrivent une autre scène. Le gérant du café, qui ramassait les verres sur les tables, a vu le prévenu se diriger vers la victime, sortie pour fumer une cigarette, et lui porter un coup. L’homme s’est immédiatement écroulé. Ils étaient seuls. La serveuse a raconté un scénario semblable.

Comment dit-on "ouf !" en albanais ?

Le 13 décembre 2013, après une semaine d’enquête, Adrian a été interpellé à son domicile. Devant le juge d’instruction, il a soutenu ne jamais avoir voulu tenter de tuer l’homme, juste se défendre parce que l’autre avait brandi une bouteille.

Si la victime a peut-être été menaçante, Adrian n’a subi aucune lésion, dit le juge. Sa réaction a donc été hors de toute proportion et sans aucune mesure avec un éventuel geste menaçant, poursuit le juge. Mais le prévenu n’a donné qu’un seul coup de couteau et on ne peut pas exclure qu’il s’est ensuite volontairement désisté de ses actes. "Il n’y a pas eu de tentative d’homicide volontaire", décrète le président.

L’interprète continue à traduire. Adrian lâche un mot tout bas. Ça doit être "ouf !" en albanais.

*Prénom d’emprunt.