Un soir de maraude à Bruxelles avec la Croix-Rouge (Reportage photo)

Louise Vanderkelen et JC Guillaume
L'équipe de la Croix-Rouge dans la rue Neuve
L'équipe de la Croix-Rouge dans la rue Neuve ©JC Guillaume

Depuis une semaine, une vague de froid s'abat sur la Belgique . Dans la capitale, de nombreuses personnes dorment à la rue. Par choix ou par manque de places dans les centres d’accueil.  “La Libre” a suivi une équipe de la Croix-Rouge qui se porte régulièrement à leur rencontre.

Mercredi, 19 heures. Les chaînes de télévision nationales ont annoncé la présence d’une vague de grand froid sur le territoire. A Bruxelles, les températures sont en dessous de zéro et un léger vent vient décupler la sensation de froid. Derrière la maison communale de Woluwe-Saint-Pierre, des silhouettes s’activent derrière les vitres embuées d’une petite maison. Il s’agit de la section locale de la Croix-Rouge. A l’intérieur, l’équipe se réchauffe avant d’affronter le froid piquant. Ce soir, ses membres partiront en maraude, à la rencontre des sans-abris qui dorment dans les rues de la capitale.

croix rouge
©JC Guillaume


Sur la cuisinière, une grande marmite de soupe chauffe à petit feu, tandis que le bruit d’une bouilloire vient troubler les conversations des bénévoles. Dans le local, Marie, Nesrine, Albéric, Michael et Laurent font l’inventaire des couettes, vestes, chaussettes, caleçons, kits d’hygiène et sous-vêtements thermiques à distribuer aux sans-abris. Il s’agit de dons privés mais aussi de dons d’entreprises.

"Notre objectif n'est pas de les nourrir"

La soupe est versée dans de grandes thermos, les sandwichs au fromage sont préparés et emballés par deux dans des sachets. Cette nuit, une quantité plus importante été préparée compte tenu des conditions météorologiques. “Notre objectif n’est pas non plus de les nourrir. Nous sommes plutôt des pansements, présents pour soigner les plaies physiques ou morales, tendre une oreille tout en respectant notre principe de neutralité”, précise Marie, la responsable communication. “Mine de rien, ils thésaurisent ce qu’ils reçoivent dans leurs grands sacs. Cela pourrit, ce qui n’est pas bien pour eux. Nous leur donnons des aliments consommables sur le moment”.

cuisine
©JC Guillaume

Par ce temps glacial, il est d’ailleurs déconseillé de proposer trop à manger. “Nous avons reçu des conseils d’infirmiers urgentistes de l’hôpital Saint-Pierre. Ils nous disent de tabler sur le potage, les tisanes ou un chocolat chaud plutôt que sur du thé ou du café, qui sont des excitants”. Des conseils ont également été prodigués à l’équipe afin de détecter les personnes en hypothermie. “La plupart du temps, elles sont très confuses, leurs lèvres sont bleues et elles tremblent énormément. Nous savons que lorsque nous rencontrons une personne qui dort dehors, sous un tas de couverture, il vaut mieux la réveiller, même si elle peut grogner, car elle est peut être en hypothermie”.

Des cartons pour se protéger du vent

Vers 20h, “la team” se met en route pour le centre de Bruxelles. Anissa, la responsable de l’équipe vient d’arriver. Le premier arrêt se fait à hauteur de la station de métro Rogier. A proximité d’une banque, des cartons ont été minutieusement disposés afin de former une zone rectangulaire délimitée pour couper le vent qui s’engouffre dans l’artère. Au centre, des couvertures sont amassées. On ne peut deviner le nombre exact de SDF qui s’y sont emmitouflés. Un homme sort sa tête à l’approche de l’équipe. Il accepte la nourriture proposée et pointe du doigt son crâne pour demander un bonnet, avant de replonger sous les draps gris amassés lors des passages de la Croix-Rouge.

cartons
©JC Guillaume


Les lumières de Noël et les vitrines des magasins éclairent encore la rue Neuve. Dans le sas de l’agence bancaire, dorment une mère et son enfant. L’équipe frappe à la fenêtre, mais la femme ne répond pas. Peut-être a-t-elle peur. “Lors des maraudes, nous veillons à ce qu’une partie de l’équipe s’habille avec l’uniforme rouge. L’autre peut faire penser à celui des policiers”, avait mentionné Marie avant le départ.

De retour dans la camionnette, l’équipe traverse la rue Neuve à pas d’homme. Les passagers situés aux fenêtres ont pour mission de repérer les plus démunis. Installé dans l’entrée d’un magasin de chaussures, un homme sourit à la vue de la camionnette et fait signe pour qu’elle s’arrête. Le contraste est saisissant. Entouré de vitrines pleines à craquer de chaussures en tout genre, il n’en a pas aux pieds. Lorsqu’Anissa lui montre les boites de pulls thermiques, en taille L, son visage s’illumine, malgré les conditions difficiles dans lesquelles il se trouve.

chaussures
©JC Guillaume


La camionnette s’éloigne pour rejoindre le boulevard Anspach. A proximité de la station Anneessens, un homme s’approche timidement de la camionnette.

Amadou a une quarantaine d’année. Cela fait quatre mois qu’il est à la rue. Couvert d’un simple manteau de toile, il ne tremble pas. Sa femme l’a “foutu à la porte” et il ne voit plus ses quatre enfants. “Elle m’a mis dehors et depuis je suis à la rue. Je n’ai plus d’emploi et vu que je n’ai plus d’adresse, je ne peux pas toucher le chômage”, explique l’homme, aux joues creusées.

Amadou
©JC Guillaume

Après avoir passé quelques nuits du côté de la gare du Nord, Amadou a changé ses plans. “Il y avait beaucoup trop de monde, principalement des réfugiés”. Il s’est ensuite rendu dans la station de métro Bourse mais “les policiers y passent très souvent. Il y a beaucoup de drogués. Ils cassent tout, ils pissent partout et insultent les passants qui portent plainte à la police. On est déjà dans la merde et ils nous enfoncent encore plus”, explique le père de famille.

Amadou a de la chance. Il est hébergé depuis deux semaines chez un ami. “Lorsqu’il est au travail, je sors dehors et j’attends son retour. En période de grand froid, comme ce soir, je sais que je peux me réchauffer chez ce vendeur de kebabs. Je le connais bien, j’étais un client quand tout allait bien. Il me reconnaît et me laisse m’asseoir dans le fond de la salle”, explique-t-il avant de déguster la tisane reçue.

Des amis morts de froid

De l’autre côté du boulevard, un homme est assis au pied de l’entrée d’une banque, à côté d’une flaque d’eau. Ses cartons disposés à même la pierre bleue sont humides. Il s’est enroulé dans une couverture et ouvre la porte aux clients de la banque.

Ludovic a la trentaine mais en paraît dix ans de plus, tellement la rue a marqué de son empreinte cet homme qui y est passé à deux reprises. “La première fois que je me suis retrouvé à la rue, j’avais 16 ans. Mes parents m’ont expliqué que s’ils avaient du mal à joindre les deux bouts, c’était parce qu’ils n’arrivaient pas à payer mes études”, raconte-t-il ému. “A 21 ans, j’ai trouvé un travail dans le transport, chez Gefko à Braine-l’Alleud. J’étais bien, j’avais un appartement. Mais la crise économique est passée par là et ils m’ont licencié”.

Les malheurs se sont enchaînés pour Ludovic qui a rapidement perdu son appartement, sous menace de la propriétaire, raconte-t-il alors qu'on lui désinfecte sa plaie. “Cela fait maintenant trois ans que je suis de retour dans la rue”, dit-il, la tête baissée. Malgré le froid, Ludovic préfère encore “dormir dehors avec douze couvertures que d’aller dans un centre où la galle et les puces sont présentes” et où “les agressions sont nombreuses”. Mais c’est en évoquant ses conditions de vie actuelles que le jeune homme craque. “En trois ans, au moins trente sans-abris sont morts, parfois dans l’ignorance la plus totale”, explique-t-il, sans plus retenir ses larmes.

plaie
©JC Guillaume


J’ai déjà perdu sept amis au total, dont deux rien qu’en ce début d’année 2017. Ils sont morts d'hypothermie ou d’agressions. Maintenant je me fais du souci pour un ami de la rue, un Polonais. Il ne parle pas très bien français mais on s’entend bien”.

Soudain, Ludovic s’arrête de parler, pour essuyer ses larmes et taper ses mains l’une contre l’autre. “C’est mauvais de ne pas bouger par un froid pareil. Mais je suis plus fort que mes amis, je dois résister. Il faut que je tienne!”, lance-t-il en tapant son poing contre sa cuisse.


Texte : Louise Vanderkelen 

Photos : JC Guillaume