Belgique Audience

Jeudi 1er septembre, jour de rentrée judiciaire. Il est 14 heures. Des dizaines de jeunes diplômé(e)s en droit s’apprêtent à prêter le serment d’avocat. Dans l’immense salle des pas perdus du palais de justice de Bruxelles, on a placé des rangées de chaises pour permettre aux proches de suivre la cérémonie sur écran géant.

Les chambres correctionnelles sont quasi désertes. Quelques avocats échangent des souvenirs de vacances en attendant impatiemment le début d’une audience. Ça dure. Et ça cancane. On entend déblatérer sur tel substitut "qui se prend pour Batman et croit qu’il peut sauver Bruxelles de la délinquance" . Des confrères hochent la tête : l’intéressé réclamerait des peines insensées. Il paraît qu’une juge d’instruction lui aurait passé un coup de fil pour lui conseiller de faire du sport

Le coup de sonnette annonçant l’entrée des magistrats met fin à la récréation. L’audience peut commencer. Elle tournera court. Dans le premier dossier -une affaire de construction sans permis préalable-, le prévenu se défend seul. Enfin, pas tout à fait : son architecte, très obligeant, le seconde parce que Monsieur ne parle pas bien le français. "Je connais bien le dossier, je peux l’exposer avec lui." Ce n’est pas ainsi que cela se passe, objecte la présidente : il faut un interprète agréé par la justice. Le dossier est donc remis au 13 octobre : un interprète polonais-français sera mandaté pour cette date.

Dossier suivant. Un couple d’origine turque s’avance. La dame est enceinte d’au moins sept mois. Mais il y a eu un petit problème avec la citation à comparaître, qui n’a pas été adressée valablement. Ici encore, on renvoie l’affaire au 13 octobre. La magistrate veut s’assurer qu’à cette date, on pourra bien traiter le dossier. Madame ne sera-t-elle pas en congé de maternité à cette date ? "Non, l’accouchement est prévu pour novembre" , répond Monsieur. Madame sourit. "Madame comprend-elle ce que je dis ?" , interroge la présidente. "Elle me comprend, c’est mon épouse et en général, c’est moi qui décide" , répond poliment le prévenu. Mais la coprévenue sera-t-elle capable de répondre aux questions du tribunal ? "Elle sait répondre, en partie. Mais de toute façon, c’est moi qui décide" , répète l’homme. Soupir. On prévoira un interprète.

Au suivant. Le prévenu est mineur, détenu à la prison de Malines. Son avocat a introduit une requête de mise en liberté -qui se plaide à huis clos. Le hic, c’est que le jeune homme n’est pas arrivé au tribunal. Transféré le matin même de Malines à Saint-Gilles, il s’y trouve toujours. A la prison, on ne sait pas pourquoi ils ont hérité du jeune homme. Le document de transfert s’est apparemment égaré. "Bon, et bien, s’il est là-bas, on ne peut pas le faire venir ?" , s’impatiente la juge. Le responsable du corps de sécurité fait la moue : "Pour les papiers, au minimum, ça prend une heure, mais en général, plutôt trois " La présidente éclate de rire : "Excusez-moi, mais c’est nerveux " L’avocat ne trouve pas ça drôle : "Chaque jour de détention compte : mon client est mineur. L’année scolaire et les formations redémarrent. C’est du temps perdu pour lui."

Le policier suggère que le procureur passe un petit coup de fil à la prison de Saint-Gilles : le fourgon est sur place et il y a une équipe prête à encadrer le transfert. Un quart d’heure plus tard, petit miracle : l’adolescent, menotté, entre dans la salle. Avec le jeans qui tombe sous le caleçon et un tee-shirt au logo bien à propos : "Game over" On fait évacuer la salle pour le huis clos. Mais il y a un autre hic : l’avocat du jeune homme s’est entre-temps volatilisé dans les couloirs du palais de justice.

Vendredi 2 septembre, même palais, autre chambre correctionnelle. Il est 9h10. L’audience a démarré pile à l’heure. Mais le premier prévenu manque à l’appel. "Il sera un peu en retard parce qu’il conduit ses grands enfants à l’école : il y en a un qui entre en secondaire aujourd’hui" , l’excuse son avocate. Le dossier est très simple : une prévention d’escroquerie, visiblement pas établie, pour laquelle le parquet requiert un acquittement, et un défaut de paiement -mais le plan d’apurement est quasi bouclé. "Mon client veut absolument venir expliquer son point de vue au tribunal, mais vous le connaissez, ça va prendre des heures. Et ça ne changera rien , résume l’avocate. Alors je peux le représenter : c’est dans son intérêt." Et le vôtre, sourit-elle à la présidente. On attendra tout de même une demi-heure, pour donner une dernière chance au bavard de donner sa version.

Dans la salle voisine, il y a une suspension d’audience. L’huissier fredonne une chanson du Grand Jojo avec un inimitable accent bruxellois. On attend qu’un détenu monte du poste, au sous-sol du palais. C’est un Mauritanien de haute taille, en situation illégale, détenu depuis cinq mois et demi. Les yeux exorbités, il n’a pas l’air de comprendre un traître mot à ce qui se dit. Le seul traducteur agréé en langue wolof tente de lui expliquer ce qu’on lui reproche : le vol d’un sac à dos, le vol de deux GSM Le prévenu fait "non" de la tête avec un large sourire; la jeune avocate censée l’assister croyait que l’affaire avait déjà été plaidée : elle ne connaît pas le dossier; elle ne peut rien faire pour l’aider. "On ne va pas perdre notre temps plus longtemps ! On ne peut pas avancer. On va devoir remettre" , coupe la présidente. Au 21 septembre. Mais le précieux interprète en langue wolof doit se rendre en Afrique. En trouvera-t-on un autre ?