Ce n’est pas au nombre de morts, pas au nombre de blessés, que nous pensons en écrivant ces lignes. Parfois, les chiffres ne veulent rien dire, ou pas grand-chose. Et depuis la tragédie d’Haïti, les chiffres de morts n’arrivent qu’à donner le vertige : le mal de mer à la raison. Pas davantage nous ne pensons au décor du drame, cette gare dont l’image va, vient et revient sur les écrans depuis des heures, là où pour tenter d’en arracher qui devait l’être, les sauveteurs se sont dépensés sans compter - comme toujours. Ceux à qui nous pensons, vous autant que nous, c’est ceux qui affrontent le malheur. Ceux à qui nous pensons, ce sont celles et ceux, si pareils à nous, qui, lundi à l’aube, se sont donné un bisou, machinalement ou tendrement, regardant leur montre dans la crainte d’arriver en retard parce qu’il a neigé, qu’il neige encore, que le sol est glissant, qu’à la radio on parle de verglas, et que ce ne serait vraiment pas le moment de... Celles et ceux qui se sont dit "à tantôt", "à ce soir...", ne pouvant savoir que cet au revoir était un adieu. Celles et ceux à qui nous pensons, ce sont ces hommes, ces femmes, ces enfants qui n’arriveront plus - jamais plus - où on les attendait. Et qu’on va désormais attendre à l’infini. Depuis lundi matin, pensant à ces morts, aux blessés, aux familles, aux proches, aux amis des voyageurs de ces trains qu’a dévorés l’horreur, notre pays suffoque. Oui: suffoque. Soudain le souffle manque, on n’y comprend plus rien, le temps s’emballe: neige-t-il encore ? Mais pourquoi, cette neige est-elle soudain noire, soudain rouge ? Vingt et quelques morts: sait-on quel mal fou cela fait-il dans Dieu sait combien de cœurs? Combien de mamans et de papas, d’épouses et de maris, combien de fils et de filles, de frères et de sœurs, soudain brûlés dans le plus cher de leur chair par un éclair d’enfer? Depuis lundi matin, le cœur de la Belgique a la migraine à mort, brisé comme il le fut pour Liège, hier à peine. Depuis lundi matin, du sang sur la neige nous glace l’âme.