L’ambassade de Turquie souhaite ériger à Bruxelles une stèle en mémoire de l’un de ses diplomates assassiné en 1983 par des terroristes arméniens, a appris "La Libre Belgique".

Une demande en ce sens avait été introduite l’été dernier en plein centenaire du génocide arménien, mais, suscitant l’embarras politique parmi les autorités bruxelloises, elle s’est perdue dans une rocambolesque partie de ping-pong entre la Ville de Bruxelles et la Région de Bruxelles-Capitale.

L’ambassade turque a réitéré cette semaine une demande, en envoyant un e-mail à la commune d’Ixelles, comme le confirme la bourgmestre Dominique Dufourny (MR), tout en continuant de négocier avec la Région de Bruxelles-Capitale.

Avenue Franklin Roosevelt

Le lieu où s’est produit l’assassinat a toute son importance car c’est là que les choses se corsent.

Les faits s’étaient produits le 14 juillet 1983 sur l’une des plus belles avenues de la capitale belge, l’avenue Franklin Roosevelt, à hauteur des numéros 24-26. Dursun Aksoy, attaché administratif de l’ambassade de Turquie à Bruxelles, sortait de son domicile. Il était sur le point de démarrer avec sa voiture, quand un homme a tiré deux coups de feu à travers la vitre et l’a touché dans le cou et à la poitrine. Le diplomate est décédé instantanément.

Deux groupes terroristes, l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (Asala) et les Commandos des justiciers du génocide arménien (CJAG), ont revendiqué la responsabilité de l’assassinat. Ces groupes ont commis de nombreux attentats dans les années 70 et 80, notamment contre des diplomates turcs. Nés dans la diaspora arménienne au Liban, parfois soutenus par l’Union soviétique, ils voulaient forcer par la violence la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie. Un attentat meurtrier de l’Asala en juillet 1983 au comptoir de la Turkish Airlines à Orly (huit morts) devait mettre fin à l’engrenage.

L’attentat contre Dursun Aksoy fait partie des affaires judiciaires jamais résolues, mais les diplomates turcs n’ont pas oublié cette série noire. La victime avait 39 ans et était père de trois enfants. "A un moment où la lutte contre toutes les formes de terrorisme doit être commune, je crois que cette initiative est importante pour la mémoire de nos concitoyens" , dit Veysel Filiz, porte-parole de l’ambassade turque à Bruxelles.

A l’origine, l’ambassade souhaitait placer un buste à l’avenue Roosevelt. Mais elle a revu ses ambitions à la baisse, parlant d’une dalle éclairée au sol, avenue Franklin Roosevelt.

Ping-pong administratif

La commune d’Ixelles estime que l’assassinat a eu lieu sur le territoire de Bruxelles-Ville. Vrai, répond-on au cabinet de Geoffroy Coomans de Brachène (MR), échevin de l’Urbanisme à Bruxelles-Ville, mais c’est une voirie régionale, donc cela dépend de la Région de Bruxelles-Capitale.

La direction de l’urbanisme à la Région confirme. Elle a signalé à l’ambassade turque que l’avenue Roosevelt se trouve en zone rouge, ce qui interdit toute publicité. Elle a proposé qu’en revanche, une plaque soit apposée sur les murs de l’ambassade, au 4 de la rue Montoyer. "Les contacts sont toujours en cours. la discussion porte sur le texte", assure-t-on à l’Urbanisme régional.

A noter que si l’avenue Franklin Roosevelt se trouve sur Bruxelles-Ville, cela tient à l’histoire. En 1907, Ixelles avait cédé une soixantaine d’hectares à Bruxelles pour permettre d’organiser sur le plateau du Solbosch l’expo universelle de 1910.

La réaction de Grégoire Jakhian

La communauté arménienne ne s’oppose pas à l’édification d’une stèle en mémoire du diplomate turc, mais s’interroge sur les motivations. Une demande similaire a été repoussée en France. "Nous sommes d’accord sur le principe car il faut rendre hommage aux victimes du terrorisme quel qu’il soit , réagit Grégoire Jakhian, président de l’assemblée des représentants de la communauté arménienne de Belgique . Mais il est clair que depuis un an et demi, les officiels turcs essaient de mettre sur la balance deux faits de nature totalement différente, d’une part un génocide et d’autre part un attentat".

Les Arméniens soulignent que d’autres attentats ont eu lieu à Bruxelles, dont les victimes ne sont pas commémorées par un monument. C’est le cas notamment du représentant de l’OLP palestinienne, Naïm Khader, qui avait été assassiné le 1er juin 1981 en sortant de chez lui, au 5, avenue des Scarabées, à une centaine de mètres seulement de l’avenue Roosevelt.