Elle fut la toute première présidente de parti en Belgique. A ce titre, elle fut aussi une actrice de pointe dans la négociation du Pacte d’Egmont qui, à la fin des années septante, aurait permis une sérieuse pacification des Belges s’il n’avait pas été saboté sans vergogne par le Premier ministre de l’époque, Léo Tindemans (CVP).

Dans la saga politique nationalo-fédérale, Antoinette Spaak fut cependant bien davantage. Féministe, elle contribua largement au développement et au succès du Front démocratique des francophones (aujourd’hui Défi) tout en étant, en toutes circonstances, la digne héritière des idées de son père dont elle partagea les combats.

Digne fille de son père

On peut même ajouter qu’elle les acheva d’une certaine manière dans sa lignée, puisque c’est la conversion de son père aux idées fédéralistes à la fin de sa vie qui l’amena en politique dans les rangs du FDF - à l’invitation de Lucien Outers.

Très active pendant le dernier quart de siècle sur le terrain parlementaire belge mais aussi européen, elle revint encore brièvement au parlement bruxellois.

"Encartée" certes et courtisée tantôt par les libéraux tantôt par les sociaux-chrétiens et non des moindres, puisque Paul Vanden Boeynants l’aurait bien accueillie sur sa liste, Antoinette Spaak garda en permanence une grande indépendance d’esprit toute féminine.

De la Seconde Guerre au confédéralisme

A l’automne de sa vie, il s’imposait de lui demander de parcourir ce passé riche, y compris le temps de l’enfance, de l’adolescence et de sa vie d’adulte aux côtés du monument politique et humain qu’était Paul-Henri Spaak. Et de lui donner l’occasion de dresser sa vision de l’avenir pour la Belgique, l’Europe et la société à partir de ses propres engagements en faveur d’une Belgique plus respectueuse de toutes ses communautés et plus ouverte sur le plan sociétal.

Le rédacteur en chef de "La Libre" Francis Van de Woestyne s’est lancé dans cet exercice pas toujours évident mais toujours passionnant après avoir déjà soumis par le passé Elio Di Rupo et Didier Reynders (avec le journaliste Martin Buxant) à la question.

Il en est ressorti une belle noria d’une quinzaine d’entretiens de trois à quatre heures et parfois plus, basés notamment sur les carnets personnels et les notes d’Antoinette Spaak d’où se dégagent, selon notre collègue, des "instants de vie, de passion, de chagrin, de rage, d’espoir, de douleur"

Antoinette Spaak était trop petite lorsque son père devint pour la première fois ministre des Transports et des PTT en 1935 mais elle vécut de très près les années de guerre et le déchirement de la Question royale. Avec, comme pour nombre de compatriotes, d’abord l’exode vers la France puis la longue attente dans le pays occupé alors que Paul-Henri Spaak avait finalement rejoint Londres.

Grands formats libéraux et socialistes

Bon sang ne peut mentir… Antoinette Spaak a vu le jour dans un microcosme politique de haut vol, comptant parmi ses aïeuls Paul Janson, Marie Janson et Paul-Henri Janson qui furent tantôt des ténors libéraux, tantôt socialistes. Un milieu laïque bruxellois privilégié à partir duquel elle allait aussi entrer en contact avec les plus importantes familles de la capitale.

Ses souvenirs familiaux parachèvent encore un peu plus le portrait de Paul-Henri Spaak avec des détails intéressants sur la Question royale. Les entretiens menés par Francis Van de Woestyne nous apportent aussi beaucoup de précisions nouvelles sur la vie politique des années septante à aujourd’hui.

Dont l’entrée en politique d’Antoinette bien accueillie par les ténors du FDF, André Lagasse et Lucien Outers, mais moins bien par Angèle Verdin qui voyait en elle une dangereuse concurrente féminine !

Antoinette Spaak livre aussi beaucoup de détails intéressants sur les grandes négociations communautaires, et singulièrement sur le Pacte d’Egmont. Par petites touches humaines, elle nous en fait redécouvrir les principaux protagonistes, séduite elle aussi, comme nombre de compagnons de route du FDF, par la personnalité d’Hugo Schiltz, leader de feu la Volksunie.

Celle qui présida le parlement francophone mais qui ne fut jamais ministre fait aussi une belle analyse des (dés) avantages de présider un parti. Et puis, comme elle n’a jamais aimé le trop "politiquement correct", Antoinette Spaak y règle avec son élégance habituelle quelques comptes "tout droit dehors". Une caractéristique très féminine… mais aussi très Spaak !


Républicaine mais loyale, elle a fréquenté trois rois

Antoinette Spaak ne tourne pas autour du pot : elle est républicaine parce que "le système monarchique n’est plus adapté à la société actuelle. Appartenir à une famille ne peut donner automatiquement l’autorité nécessaire" . Réaliste, elle est consciente que "les ennuis, les problèmes existent dans les républiques" . Et lorsque Francis Van de Woestyne rappelle le rôle d’arbitre du Roi sur la scène belge, elle ose espérer qu’on trouverait quand même "un homme ou une femme qui rêverait de se dévouer pour la patrie" . Cela dit, Mme Spaak est légaliste : "Si on devait soumettre au vote la suppression de la monarchie, il n’y aurait pas de majorité. Alors soyons respectueux et réfléchissons."

Comme son père, elle a connu Léopold III et Baudouin, peu Albert II. Et ça s’est traduit par diverses rencontres. Certes, il y eut le déchirement de la Question royale mais Mme Spaak rappelle que Léopold III était intervenu en faveur de la libération de sa mère emprisonnée par les Allemands. Antoinette le trouvait un très bel homme et c’était réciproque ! Lors d’un dîner à Argenteuil, elle fit enrager la princesse Lilian qui estimait qu’il s’attardait trop près d’elle.

L’intransigeance de Baudouin sur l’avortement

De Baudouin, elle a retenu plusieurs colloques singuliers et surtout le dernier autour de l’IVG où le Roi n’a pas voulu la suivre même en cas de viol. Elle ne fut plus reçue en audience ensuite. D’Albert II, enfin, elle évoque une… non-audience. Lors de la crise des 541 jours sans gouvernement, elle s’étonna qu’aucune ministre d’Etat ne soit consultée. Elle s’en ouvrit au chef cab’ Jacques van Ypersele mais ni elle, ni ses collègues Neyts, Smet ou Aelvoet ne furent reçues…


"De la famille"…

Complémentaires Compagnon d’Antoinette Spaak depuis 48 ans, le vicomte Etienne Davignon vit avec elle depuis un quart de siècle. C’est lors d’un bal chez les Boël qu’elle rencontra le chef cab’ de son père. "Ce fut le coup de foudre" , et ça devint une grande complicité. "Nous sommes, explique Mme Spaak, différents et complémentaires." "C’est parce que nous avions des vies professionnelles tellement chargées que notre vie séparée a été facilement supportable." Mais "il y a eu des moments difficiles pour l’un comme pour l’autre"

Vicomtesse, ça jamais ! Bigre, il fut parfois difficile de concilier l’unitariste et royaliste avec la fédéraliste républicaine… Ils ne se marieront jamais. "Vous m’imaginez vicomtesse ? Je n’aurais pas supporté de changer de nom. Et nous vivions très heureux depuis longtemps"…