Entretien

Felice Dassetto, professeur émérite de l’UCL, a publié il y a quelques mois "L’Iris et le Croissant", une étude très fouillée sur l’islam à Bruxelles. Il connaît bien l’évolution de la religion musulmane dans la capitale.

Selon Charles Picqué, il ne faut pas tirer de conclusions hâtives de l’attentat d’Anderlecht sans en connaître les motivations. C’est aussi votre avis ?

Mais oui, jusqu’à preuve du contraire, je me tiens au fait qu’il s’agit d’un fait divers tragique dont la justification et la motivation doivent encore être établies. Il est exact que pendant l’année de mon enquête à Bruxelles, j’ai constaté qu’il pouvait y avoir, qu’il y a des tensions entre sunnites et chiites, mais je n’oserais affirmer qu’il y avait là les prémices d’une opposition pouvant déboucher sur un acte comme celui d’Anderlecht. Et je ne parlerais pas davantage de l’existence d’un groupe débouchant sur une telle violence.

L’islam bruxellois est très parcellisé…

Il y a une grande méconnaissance réciproque. Les Turcs ne connaissent pas les Marocains parce qu’ils ne se fréquentent pas. Il n’y a pas d’hostilité entre eux pour autant. Dans le cas de la mosquée Rida, je constate que certains musulmans sunnites du quartier s’y retrouvent parfois pour la prière de midi. Il y a aussi le fait qu’Isabelle Praile, une des responsables de la mosquée qui a été contestée à l’Exécutif des musulmans, ne l’a jamais vraiment été pour sa qualité de chiite. Puis, je constate aussi que la mosquée agressée était une de celles reconnues par la Région bruxelloise

Vous doutez aussi du motif invoqué, à savoir une importation de la question syrienne ?

On va vite en besogne en l’affirmant. L’enquête nous le confirmera peut-être, mais bon, l’opposition entre chiites et sunnites ne date pas d’hier, c’est un contentieux historique vieux de 14 siècles. Puis, à examiner d’un peu plus près la guerre civile syrienne, c’est quand même une situation très complexe. Dans la région, d’autres faits ont eu de quoi attiser plus de tensions entre les deux groupes. Je songe au wahhabisme saoudien hypersunnite qui souffle sur le feu. Ou encore à ce qui s’est passé à Bahrein où l’armée a organisé une terrible répression contre la majorité chiite. Enfin, par rapport à la Syrie, je me demande sincèrement pourquoi ces événements se se sont produits hier soir. Il faut rester prudent, mais rien dans l’actualité de ces derniers jours ne justifiait une réaction violente de cette sorte le soir du 12 mars.

Vous excluez de fait une certaine radicalisation islamiste chez nous ? Bruxelles ne risque pas de s’embraser selon vous ?

Je ne crois vraiment pas à un tel embrasement. Cela dit, si, à l’encontre de ce que je pense, l’on découvrait quand même un petit noyau djihadiste ou salafiste prêt à commettre des attentats, cela serait toujours une surprise à mes yeux, mais dans ce cas-là, il ne s’agirait que d’un petit groupe.

Que penser du chiisme bruxellois ?

La présence chiite est relativement limitée avec 4, 5 mosquées ou centres culturels sur 77 identifiés. La communauté marocaine fréquente celle de Rida; puis vous avez le centre musulman pakistanais, un petit groupe de chiites turcophones et, enfin, une communauté libanaise proche du Hezbollah. Selon le comité R (services de renseignement), on parlait vers 2007-2008 d’une présence de 8 000 chiites à Bruxelles, mais cela me paraît plutôt une donnée pour toute la Belgique. De toute manière, ils sont loin de former un bloc homogène.

Un certain nombre d’entre eux ont été reconnus comme réfugiés politiques ?

Oui, ils ont obtenu ce statut en raison notamment des répressions dont ils furent victimes en Irak dans les années 1990 sous Saddam Hussein. Puis, il y a aussi un certain nombre de convertis belges et des Marocains d’origine sunnite qui ont été attirés par la voie spirituelle mystique des chiites, qui ont un grand souci des rites. Il y a aussi eu une certaine inquiétude : le chiisme fut assimilé au khomeynisme et aux excès du président iranien actuel. Et puis, des diplomates marocains ont aussi évoqué, il y a quelques années, une menace de conversion prosélyte Il est vrai que cela a été dit après les attentats de Casablanca en 2003. Bref, le chiisme reste minoritaire et discret au sein de la population musulmane bruxelloise, ce qui ne l’empêche pas d’être bien présent et actif.