Le président de l’Exécutif des musulmans cherche à gagner en autorité pour lutter contre le radicalisme. Il se confie à "La Libre".

Dans son grand loden noir, le regard grave et le visage sévère, Salah Echallaoui semble inflexible. Ce vendredi midi, pour suivre la prière, il s’est discrètement glissé dans les rangs anonymes de la mosquée Attadamoun à Molenbeek. Il sait cependant qu’il est observé et attendu. Observé par les siens, attendu par les autres.

Monsieur Anonyme

Elu la semaine dernière à la tête de l’Exécutif des musulmans de Belgique (l’organe représentatif du culte musulman), Salah Echallaoui n’aura pas eu un instant pour se retourner. L’arrestation de Salah Abdeslam d’abord, les attentats de mardi ensuite n’auront fait qu’accentuer le regard interrogatif posé sur l’ensemble de la communauté musulmane.

Salah Echallaoui sait aussi qu’il arrive sur un terrain dangereux qui a fait chuter son prédécesseur. La pression est énorme. Elle vient de tous les côtés. Le pouvoir politique ne donnera plus énormément de chances à l’Exécutif qui a brillé par ses luttes internes ces dernières années, ce qui a miné sa légitimité et son autorité. La communauté musulmane, diverse et divisée, n’entend pas, de son côté, se laisser dicter une partition unique. Elle veillera au grain. Les médias et la population, enfin, attendent de ses leaders une parole toujours plus forte pour condamner des attentats qu’ils considèrent pourtant tout à fait étrangers à l’islam.

Du coup, chaque mot est pesé et sous-pesé. Un seul dérapage peut mener à l’embrasement. Les membres de l’Exécutif en sont conscients et forment désormais un front silencieux à l’arrière de leur nouveau patron. "Et vous, vous êtes qui ?", demandait un journaliste à un des ténors de l’Exécutif croisé dans le sillage de Salah Echallaoui. "Moi, je suis monsieur Anonyme."

Un message partagé

Ce vendredi, trois jours après les attentats, l’Exécutif avait établi une politique qui aura été appliquée avec succès dans les mosquées du pays. Ce jour de prière pour les musulmans, l’Exécutif l’avait rebaptisé "Journée nationale contre le terrorisme".

Mais même là, à tort ou à raison, les critiques furent au rendez-vous. Le quotidien "La Capitale" regrettait que l’Exécutif n’ait pu imposer un texte commun à toutes les mosquées condamnant le terrorisme. Le journal critiquait également l’absence d’une prière issue du Coran, qui n’aurait pas pu être dite car certaines victimes n’étaient pas musulmanes.

"Notre objectif n’était pas d’arriver auprès de tous les imams et de leur imposer un texte préécrit, se défend Salah Echallaoui. Nous leur avons demandé de faire passer un message, celui de la condamnation sans équivoque du terrorisme, quel qu’il soit. Nous avons demandé aussi de prier pour les victimes, toutes les victimes. Il me revient que de très nombreuses mosquées, reconnues ou non, ont suivi notre message".

Elu depuis une semaine, reconnaît encore Salah Echallaoui, il n’aurait pas souhaité semer la "zizanie" en imposant d’emblée un texte commun. Inflexible, le président est aussi un homme prudent.

L’esprit de l’islam

Ce vendredi donc, comme chaque semaine, la mosquée Attadamoun affiche complet et accueille des centaines d’hommes aux âges très variés. Dans la petite cour protégée de la pluie qui sert d’accueil, le climat est calme et serein. En dehors du prêche, on ne parle pas des attentats. Les hommes, pour la plupart, arrivent et repartent en silence. Seuls les plus âgés, les plus fidèles paroissiens en quelque sorte, se partagent des dattes et un plat de couscous. Le discours de l’imam, prononcé en arabe et traduit en français, est quant à lui limpide.

"Les crimes sont interdits dans l’islam. Qui tue un innocent, tue l’humanité. Qui sauve un innocent, sauve l’humanité. La miséricorde est le sens et l’esprit de l’islam. Nous, musulmans, sommes dès lors doublement victimes de ces attentats. D’abord car nous sommes belges, et que ces attentats nous touchent comme ils touchent l’ensemble des Belges. Ensuite parce qu’ils sont commis au nom de l’islam. Sans réserve et avec la plus grande des fermetés, nous condamnons donc le terrorisme et nous prions Dieu pour qu’il accueille toutes les victimes dans sa miséricorde. Nous le prions également pour qu’il protège la Belgique, un pays qui nous est très cher et dans lequel nous devons construire la paix, l’amour, la fraternité et la solidarité."

Ce discours était celui que Salah Echallaoui voulait entendre, celui aussi dans lequel il reconnaît son islam. Suffira-t-il cependant pour apaiser les attentes de nombreux Belges qui souhaitent voir les dignitaires musulmans s’élever toujours plus haut pour condamner les attentats ? Aucune réponse n’est assurée.

La faute de tous

Du côté de l’Exécutif, pour répondre à une telle attente, on sait qu’une autocritique au sein du monde musulman est indispensable. Il est désormais important de comprendre pourquoi l’islam sert de support pour justifier de tels attentats. De comprendre surtout pourquoi certains jeunes en quête de repères, d’idéal et d’identité ont échappé au maillage des mosquées, et sont allés construire une conception sectaire de la religion dans des cercles parallèles et fermés.

"La faute n’est pas à imputer à une institution en particulier, rappelle Salah Echallaoui. Entre l’école, les mosquées ou la société civile, les responsabilités sont partagées. Mais c’est clair que face à des jeunes qui se revendiquent de la communauté musulmane, les leaders musulmans ont une grande responsabilité. On ne peut pas le nier non plus, il y a un grand problème au niveau théologique. Il existe une conception radicalisée, violente et sectaire de l’islam. Nous devons être capables de lui oppo ser un contre-discours. Aujourd’hui il y a donc une responsabilité qui incombe aux penseurs et aux leaders musulmans pour qu’ils repensent les textes et déconstruisent la pensée radicalisée".

Salah Echallaoui sait très bien que là est le chantier sur lequel il sera jugé. Et ce chantier sera complexe. Formation des cadres religieux pour les aider à déjouer les discours radicaux ("Je ne veux pas généraliser, mais ils ne sont pas tous assez bien formés"), présence proactive de l’Exécutif sur les réseaux sociaux, ouverture de lignes téléphoniques pour aider les personnes qui font face au radicalisme, mise en garde de certaines mosquées ("dont la mosquée du Cinquantenaire") qui proposeraient des discours propices à la radicalisation… Salah Echallaoui a de l’ambition.

Y répondra-t-il ? L’Etat, avec lequel il a de bons contacts, lui assure désormais des moyens financiers supplémentaires. Sans encore faire l’unanimité, Salah Echallaoui ratisse large au sein de sa communauté. Membre de l’Exécutif depuis longtemps, il en connaît les arcanes et les dossiers. Inflexible enfin, l’homme au loden noir est aussi un homme affable et rassembleur. "Je suis très fatigué par la semaine que nous avons vécue. Mais le discours de paix, lu très largement dans les mosquées ce vendredi, me rassure quant à la capacité de la communauté à se rassembler autour d’un même projet." Il reste encore à le concrétiser.