reportage

Le visiteur étranger aura pu être surpris de découvrir, ce matin, la capitale belge prise d'assaut par autant de romanichels ayant bizarrement décidé de dresser leurs campements aux abords des écoles des beaux quartiers. Un exemple de plus pour démontrer le caractère surréaliste d'un pays qui n'en manque décidément pas aura-t-il pu se dire, surtout à considérer leur accoutrement plus proche de celui du skieur de Courchevel que celui du mendiant au métro "Botanique".

Sur le trottoir du très huppé boulevard Saint-Michel, devant le collège du même nom, on a dressé des tentes et des bâches tout le long des grilles en dessous desquelles s'abritent déjà une bonne centaine de parents. Bonnets sur la tête, écharpes, vestes polaires et Moonboots, on multiplie les épaisseurs pour ne pas mourir de froid avant l'ouverture des portes. Nous sommes jeudi matin, la température frise les trois degrés et ici, on est déjà sur le trottoir depuis la veille au soir. "J'ai passé la nuit sur cette chaise, nous explique cette dame emmitouflée jusqu'au cou. "J'ai le numéro 76, théoriquement je pourrais inscrire mon fils demain matin, mais on est jamais sûr, avec tous ces gens qui ont des procurations. "

La place dans la file est en effet très claire ici, depuis qu'un huissier de justice est venu lui-même acter une liste reprenant l'ordre d'arrivée. Tout le monde ici observait depuis mercredi matin l'éventuelle formation de file devant l'entrée. Et dès l'arrivée des premiers, la nouvelle s'est immédiatement répandue comme une traînée de poudre. Fin d'après-midi, ils étaient déjà plusieurs dizaines à installer leur campement devant la porte se préparant à passer une nuit dans le froid. "Bah, on a fait pire aux scouts et pendant le service militaire, plaisante ce père pourtant très remonté contre Marie Arena. C'est une mesure totalement ridicule. Au lieu de mettre les gens sur le trottoir, elle ferait mieux d'investir pour relever le niveau de toutes ces écoles nulles devant lesquelles personnes ne fait la file !"

Sur la pelouse, c'est la distribution de soupe. "J'en ai commandé une grande quantité à mon traiteur, nous explique ce papa en nous offrant un bol. Entraide et solidarité sont en effet au rendez-vous dans ce campement improvisé où l'on rit malgré tout de cette situation quelque peu surnaturelle. "Ne nous plaignons pas, il y a des SDF qui vivent ça toute l'année !" s'exclame cette maman en remontant son col fourré.

Étudiants à louer

Le long du trottoir, un groupe de jeunes défilent, tout sourire, une pancarte à la main. "Gentils étudiants à louer" peut-on y lire. "C'est 15 euros de l'heure pour faire la file à votre place", annoncent-ils d'emblée. Un business qui peut rapporter gros vu le nombre d'heures qu'il reste à patienter jusqu'à vendredi matin. Attention pourtant de ne pas se faire flouer par la loi du marché. Cette mère de famille pourra d'ailleurs en témoigner. Elle qui avait embauché une étudiante pour faire la file mercredi devant l'école Decroly à Uccle, laquelle lui fit faux bond après avoir empoché 200 euros d'un autre parent pour s'en retourner chez elle... Pas de chance !

Encore une longue journée et une longue nuit à patienter dans le froid donc. "Mais ça vaut le coup, déclare cette maman à l'abri dans sa tente igloo, vous vous rendez compte si on laissait n'importe qui entrer dans nos écoles ? Ca nivellerait l'enseignement par le bas !"

La panique

Quelques kilomètres plus loin, des dizaines de parents ont également installé leur campement sur le trottoir devant l'Institut Saint-André à Ixelles. "Je suis venue tout de suite après le JT", nous explique cette maman. En voyant qu'il y avait déjà des files mercredi soir, j'ai paniqué. J'ai téléphoné en vitesse à ma maman pour qu'elle vienne chercher mon fils et je suis venue ici."

Car si tout le monde était prêt depuis longtemps à passer jeudi la nuit dehors, tout le monde fut pris au dépourvu de se retrouver mercredi. On accuse la presse d'avoir fait monter la sauce et d'avoir alimenté ce vent de panique générale qui a jeté tout ce monde à la rue dans la précipitation. On rivalise d'insultes pour Marie Arena et on espère secrètement que la direction ouvrira les portes dès minuit.

Waterzooi pour tout le monde

En attendant, on s'organise et dans une bonne humeur générale à défaut d'avoir une température clémente. On étouffe sous la fumée des braseros en mordant dans son durum. Avant ça, c'était la distribution de café, et puis viendront les gaufres, les cougnous. "Ce soir, c'est Waterzooi pour tout le monde", promet une grand-mère qui passe ravitailler sa fille. "On n'a pas beaucoup dormi cette nuit, mais c'était plus à cause de tout le bon vin qu'il y avait à goûter qu'à cause du froid", plaisante ce père qui a pris deux jours de congé pour venir faire la file sous cette bâche. Un papa pourtant inquiet de cette situation quelque peu cocasse. "J'ai mis toutes mes billes dans le même panier, poursuit-il ainsi, j'ai beau être là depuis hier soir, je n'ai aucune certitude de ne pas être sur la liste d'attente. Et comme je n'ai donné de procuration à personne dans une autre école, je croise les doigts jusqu'à l'ouverture des portes."

A une demi-heure de route du pavé bruxellois, l'est du Brabant wallon subit lui aussi de plein fouet les conséquences du décret Arena, dans cette région où la pénurie de places dans l'enseignement secondaire est un problème récurrent qui chaque année, engendre des files dans plusieurs établissements. Au Lycée Martin V de Louvain-la-Neuve, nous retrouvons une cinquantaine de parents, parqués les uns sur les autres en dessous d'une toile autour d'une grande marmite de vin chaud. Ici encore la bonne humeur est au rendez-vous, d'autant plus que dès 5 h, quand les élèves auront quitté l'établissement, la direction leur ouvrira un local chauffé. Du luxe, si l'on compare avec tous ceux qui doivent à présent supporter la pluie qui s'est mise à tomber depuis midi.

Une pluie particulièrement pénible lorsque la file se résume à battre le pavé sans chaise, ni tente, ni brasero et encore moins de vin chaud. Devant l'Athénée Charles Janssens à Bruxelles, on a sorti les parapluies et l'on attend debout sur la place, depuis ce matin sans autre ravitaillement que celui que l'on veut bien aller s'acheter soi-même dans les commerces aux alentours. "La prochaine fois, il faudrait que madame Arena organise les inscriptions en juin, ce sera plus agréable pour camper", lâche ce père sous une hilarité générale, presque sincère.