Reportage

Cinq gardiens commencent à courir. Un nouveau venu, manifestement nerveux, vient d’être écroué. S’il ne retrouve pas son calme, il ira tout droit en cellule disciplinaire, c’est-à-dire, pour reprendre les mots du personnel, au "cachot". Dans l’aile A, le cachot ne contient qu’un rouleau de papier toilette, un seau hygiénique et un mousse déchiré en guise de matelas. Idem dans l’aile B. La lumière du jour entre à peine, via quelques petits trous. En revanche, une fenêtre a été trouée dans le plafond des cachots de l’aile C. Ces derniers ont été rénovés, suite à un rapport du Comité de prévention contre la torture (CPT) du Conseil de l’Europe, publié en 2006, qui les jugeait d’une "saleté répugnante".

"Totalement inacceptables !" C’est ainsi que le CPT qualifiait les conditions de détention à la prison de Namur. Trois ans plus tard, ses principales recommandations n’ont toujours pas été respectées.

Les cellules, neuf mètres carrés chacune, continuent d’abriter plus de deux prisonniers - jusqu’à quatre. La surpopulation a également empêché de mettre fin à la cohabitation entre internés et prévenus, l’aile psychiatrique ne pouvant accueillir que 22 des 52 personnes concernées.

La direction veut rénover (lire ci-après). Mais elle ne parvient pas à obtenir les budgets. Des rénovations ont bien eu lieu : celle des huit douches (pour 220 personnes), celle de la salle polyvalente (où les crottes de pigeons ornent rideaux et extincteurs), celle de certains cachots (trois seulement) Les cellules, elles, restent désespérément figées dans le passé.

Frédéric cogne les murs de sa cellule, pour montrer comme le plâtre tombe en miettes. Les dégradations, les taches d’humidité et la saleté occultent la peinture verte, étalée il y a bien longtemps. Le frigo gronde. Les lits superposés grincent. La fenêtre n’est qu’un soupirail. Un filet d’eau continuel s’écoule du robinet. "Si on le coupe, il goutte et on ne peut plus dormir" , dit Frédéric. A côté d’une minuscule table, une toilette. Celle-ci dispose d’une planche - achetée par les détenus - et d’un paravent - moins d’un mètre sur un - mais ce n’est pas le cas dans toutes les cellules.

Frédéric et Fabian disposent également d’une plaque électrique pour cuisiner. Mais, là aussi, ils font exception. "Si toutes les cellules en avaient une, les plombs sauteraient" , explique Bernard Gauthier, le gardien que les autres appellent "chef". "Du coup, on organise une tournante."

Les plombs sautent régulièrement malgré tout. En général, c’est le fait de détenus qui tentent de faire chauffer de l’eau en utilisant les fils électriques, souvent visibles dans et en dehors des cellules. "C’est encore arrivé hier soir. Tout le monde gueulait, évidemment, surtout ceux qui regardaient la télé" , raconte Fabian.

L’établissement, construit au XIXe siècle, n’est plus aux normes depuis longtemps. "On vient d’avoir un contrôle. Presque rien n’est conforme , confie un ouvrier. Il faut tout remplacer : coffres électriques, sections de câbles, disjoncteurs, caméras, moniteurs " La vidéosurveillance, qui tombe régulièrement en panne, n’a pratiquement aucune vue périphérique et reste quasi aveugle la nuit. "Il ne serait pas très difficile de s’évader" , assure la directrice Valérie Lebrun, même si ce n’est pas sa principale préoccupation.

"Le plus choquant, ce sont ces toilettes, avec un tout petit paravent et parfois sans, réagit Henry Brasseur, de la Ligue des droits de l’homme, qui a visité les lieux récemment. C’est humiliant, cela engendre des odeurs et un manque d’hygiène." Certains détenus doivent se contenter de seaux hygiéniques. C’est quasi systématique dans l’aile réservée aux femmes. Les seaux ne peuvent être vidés pendant la nuit.

"Il s’agit peut-être des pires infrastructures pénitentiaires de Belgique. Ou, alors, à égalité avec celles de Forest" , estime Juliette Moreau, avocate pour l’Observatoire international des prisons. Mais Fabian, qui était à Forest, il y a peu, jure que "non, les pires cellules, ce sont celles de Namur" . Fabian a déjà vécu dans onze "bagnes" en Belgique.

"Moi, je n’ai connu qu’Arlon avant. C’était nettement plus propre" , témoigne un jeune homme. Ses deux codétenus ne répondent pas. Il s’agit de trois internés, serrés comme des sardines avec les prévenus, alors que leur place est dans l’aile psychiatrique. Un troisième lit a été disposé. Parfois, on ajoute un matelas par terre, pour un quatrième captif, et il n’est plus question de poser un pied au sol.

"Il n’est pas acceptable que des personnes non responsables de leurs actes se retrouvent dans les mêmes conditions que des prévenus , commente Pascal Lambot, psychologue à la prison. De plus, la cohabitation engendre des violences." Le rapport du CPT déplore particulièrement les conditions des internés. Incompris ou manipulés, ceux-ci seraient souvent au cœur de conflits et feraient l’objet de rackets.

Officiellement, il y a 140 places pour hommes à Namur. Mais, en ce début de semaine, ils sont 220. En règle générale, la prison tourne à 150 % de sa capacité. Pour les internés, elle en est à 200 %. Chez les femmes, on reste normalement en dessous de la limite. Sauf, cette semaine, puisqu’elles sont une trentaine.

La drogue trouve également sa place sans trop de peine derrière les barreaux namurois. "Il nous manque des grillages , explique Bernard Gauthier. Du coup, les détenus se font passer des objets interdits ou de la drogue d’une fenêtre à l’autre. On appelle ça le yoyo ."

Le personnel aussi se sent à l’étroit. "Nous partageons un bureau de trois mètres sur deux , expliquent Béatrice Ory, assistante sociale, et Virginie Detry, ergothérapeute. Evidemment, c’est pour les patients que la situation est la plus problématique. Dès que l’un d’entre eux commence à s’adapter, à être moins angoissé, on doit le déplacer pour un autre, hors de l’aile psychiatrique. Nous manquons aussi de cachots."

Le chef cuisinier Benoît Charlier, malgré son sourire bonhomme, traîne des regrets similaires : "Il nous manque un réfectoire et une salle fumeurs. Quand les détenus travaillent en cuisine et veulent fumer, je suis obligé de sortir avec eux sur le chemin de ronde. Je ne peux pas les quitter des yeux; ils seraient dehors en deux minutes" , dit-il, en montrant le coin de l’enceinte. A l’infirmerie, "on est en sous-effectif, mais on gère" , ajoute Jean-Pierre Tréfois.

Le pasteur prépare le culte protestant sur la scène de la salle polyvalente, fraîchement restaurée. "Le plus urgent à restaurer, c’est l’hygiène , dit Abderrahim, détenu de longue durée. Si seulement il y avait des douches dans notre aile !"

Abderrahim est un travailleur. Divers boulots lui sont ouverts : aux cuisines, à l’entretien Certains font de l’emballage pour l’une ou l’autre société. "Malheureusement, la crise est passée par là et nos principaux clients nous ont lâchés", regrette le gardien-chef.

A propos des contacts entre le personnel et les détenus, les observateurs semblent unanimes. "Les détenus préfèrent souvent Namur à une prison toute neuve, mais plus sévère. Il ne faut pas négliger l’importance du contact humain" , souligne Manuel Lambert, juriste à la Ligue des droits de l’homme.

Les prisonniers savent souvent se contenter de peu. Frédéric souligne, par exemple, que "les cafards, nombreux par le passé, ont disparu" . Ils n’en ont pas moins parfois la légitime impression d’avoir été jetés aux oubliettes.