C’est le premier jour. On est le lundi 19 septembre. Le procès de Bernard Wesphael, accusé du meurtre de sa femme, Véronique Pirotton, doit démarrer dans une heure. Devant les portes du palais de justice de Mons, toujours fermé, une jeune femme tire nerveusement sur une cigarette. "Je suis une amie de la famille". Perplexité. La famille, mais laquelle ? Depuis la tragique nuit du 31 octobre 2013, il y a deux familles, fracassées, anéanties par le même chagrin, mais déchirées en deux clans.

Deux factions apparemment irréconciliables. Les familiers de Bernard et les proches de Véronique. Deux camps qui s’éviteront soigneusement tout au long du procès.

Farouche face à la presse

Du côté Wesphael, il y a ses sœurs, ses amis indéfectibles, Jean et Luc, sa première épouse, Acia… Mais il y a d’abord Saphia, 23 ans, la fille qu’il a eue avec Acia. C’est le pilier de Bernard, son soutien inconditionnel depuis le drame.

La belle Saphia, une brune aux longs cheveux lisses, farouche face à la presse, fuyant les caméras comme la peste - comment le lui reprocher ? Qui se reconnaît dans une citation de Gustave Flaubert dans sa "Correspondance, 1876": "Je suis doué d’une sensibilité absurde; ce qui érafle les autres me déchire". Une jeune femme à fleur de peau, incapable d’écouter Léo Ferré sans pleurer. A l’audience, elle ne détache pas son regard de son père, assis, là-bas devant, sur le banc des accusés. Un papa avec lequel elle a une relation "un peu atypique", dit-elle. Très proche, très complice.

S’il était coupable des faits dont on l’accuse, Saphia l’aurait soutenu "bien sûr", mais elle n’aurait pas clamé son innocence, comme elle le fait depuis le jour où, à la prison de Bruges, entre quatre yeux, il lui a affirmé qu’il n’était pour rien dans la mort de Véronique.

Orphelin à 14 ans

Sur le banc des parties civiles - le côté Pirotton -, il y a Nadine, la sœur de la victime, de 18 mois son aînée; tante Lisette, sa marraine et son cousin Bernard Sohet, qui est aussi le parrain de Victor, le fils chéri de Véronique, devenu orphelin à 14 ans.

Le 1er novembre 2013, à l’aube, un coup de fil réveille Nadine : on lui explique qu’un policier va venir à la maison, avec un assistant social. Quand ils se déplacent à deux, ce n’est jamais pour annoncer une bonne nouvelle… Véronique est morte. On ne sait pas leur dire ce qui s’est passé : ça peut être un suicide, un accident. Ils savent par Victor que Bernard Wesphael, son mari, est avec elle à Ostende. Il pourra peut-être leur en dire plus. Nadine essaie de le joindre sur son portable. En vain. Et pour cause : à cette heure-là, l’époux de Véronique a déjà été emmené au commissariat et privé de liberté.

Ils partent tous à la mer où les rejoint Kostis, le premier mari de Véronique, le papa de Victor.

Dernier adieu

Sur place, la famille Pirotton va s’incliner sur le corps de Véronique. Le dernier adieu; la première fêlure. "J’ai tout de suite compris qu’il était arrivé quelque chose." Nadine avait d’abord pensé à une tentative de suicide, qui a réussi. Mais là, non. "Elle était abîmée. L’arrête du nez éclatée, un œil ouvert. Elle n’était pas belle", a-t-elle expliqué à l’audience.

Une dernière image, terrible. On n’explique pas aux proches de la victime que les manipulations de réanimation peuvent expliquer les lésions - le visage de Véronique était intact à l’arrivée du médecin urgentiste.

C’est par la presse que la famille Pirotton apprend, le lendemain, que Bernard Wesphael a été arrêté.

La presse ? On ne peut pas taire le rôle, néfaste, malsain, toxique, de certains médias dans la suite de ce drame. "Tout s’est enchaîné, la presse a pris possession du sujet et ce fut très pénible. On a été pris dans un engrenage car le sujet ‘intéressait’ le public", a témoigné Bernard Sohet à l’audience. "A chaque fois, on apprenait tout par la presse et non par la police."

Aucune place au doute

Moins d’une semaine après la mort de Véronique, le mari devenait l’auteur de son assassinat , sans guillemets, à la une de "SudPresse". L’enquête venait de démarrer; on ne connaissait pas la cause de la mort.

Mais on désignait un coupable, on donnait aux proches une explication. Quand on est écrasé de chagrin, le flou n’est pas confortable; c’est plus facile de s’accrocher à une certitude.

Jusqu’au dernier jour du procès, certains journalistes, convaincus de détenir la vérité, ont continué, aveuglément, à présenter Bernard Wesphael comme le meurtrier incontestable de son épouse. En ne laissant aucune place aux ombres, aux nuances. Aucune place au doute.

La vérité judiciaire a été dite jeudi. Mais dans ce contexte, elle était forcément inaudible par les parties civiles. Il faudra du temps pour que la colère s’apaise. Pour qu’un jour, peut-être, les fêlures se réparent.


Certains jours, il ne manquait que le pop-corn...

Etre jugé par les siens, c’est peut-être la meilleure des choses. Dans la bulle de la salle d’audience où Bernard Wesphael devait répondre de la mort de sa femme, l’attention, l’extrême concentration, la retenue, l’émotion contenue, la sérénité des jurés - 12 effectifs et 5 suppléants - forçaient le respect. Pas un écart, pas un soupir, pas un lever de sourcil, pas une larme. Chapeau bas.

Mais à l’extérieur, quelle agitation ! Quel cirque ! Quel indécent spectacle ! Certains jours - ah ! l’apparition de l’amant -, il ne manquait que le pop-corn. On en venait presque aux mains pour gagner sa place aux premières loges. La file grossissait à vue d’oeil dans la salle des pas perdus du palais de justice de Mons. Des proches de l’accusé, des parties civiles ou des avocats, mais aussi beaucoup de quidams - étudiants, pensionnés...

Les huissiers, épaulés par des policiers, étaient obligés de jouer les ouvreuses, comme au théâtre. Avec, parfois, toutes les peines du monde à discipliner un public volontiers resquilleur. Les bancs et les chaises - une petite centaine - étaient combles bien avant l’heure du début de l’audience. On dirigeait alors les gens vers la salle solennelle - 140 placesv -, trois volées d’escaliers plus haut, où le procès était retransmis en direct sur grand écran. Là aussi, on affichait vite complet.

Philippe (prénom d’emprunt), 52 ans, n’a pas manqué une seule audience. Il était là chaque jour, fidèle au poste, présent dès l’aube, avant même que le palais de justice soit accessible. Depuis dix ans, il assiste inlassablement aux procès d’assises que ce soit à Liège, Nivelles, Bruxelles ou Mons.

"J’étais dans le bon"

"J’ai toujours été passionné par le droit. J’ai voulu faire des études d’avocat mais je n’avais pas la tête faite pour ça", explique-t-il. Il a travaillé comme comptable jusqu’à un accident qui lui a laissé de lourdes séquelles. Son statut d’invalide lui laisse du temps pour arpenter les palais de justice. "Pour vivre les procès d’assises "en live". Ce qui m’intéresse, ce sont les personnes comme vous et moi. J’aime comprendre pourquoi, à un moment donné, elles en arrivent à déraper, comment elles fonctionnent. La justice les met à nu. J’écoute aussi les réflexions des gens en sortant de la salle d’audience. C’est chaque fois la même chose: certains sont sûrs que l’accusé est coupable et d’autres qu’il est innocent".

Et lui ? "Je reste neutre. Mon opinion se précise au cours du procès. Ici, j’avais entendu tout ce que les médias ont raconté depuis trois ans. J’en ai fait abstraction. Et à la fin, j’étais dans le bon".