Reportage

Villers-la-Ville, un jeudi de fin d’hiver. Six heures et demie à peine passées. Devant sa maison, Bruno, 14 ans, attend le bus. Il ne tardera pas. Comme chaque matin, Bruno pénètre dans ce minibus pas comme les autres, doté d’une vingtaine de sièges à l’avant, et d’une plate-forme dégagée à l’arrière, où l’on peut harnacher des fauteuils roulants. Un véhicule dédié au transport d’élèves de l’enseignement spécialisé. Bruno salue Benoît, le jeune chauffeur, et Véronique, chasuble orange fluo sur le dos, convoyeuse depuis dix ans. Il est 6h40. Benoît démarre, direction Limal, à une bonne quinzaine de kilomètres de là, plus précisément l’école Escalpade, un établissement d’enseignement spécialisé de type 4 destiné à des enfants présentant des déficiences physiques (hémiplégie, paraplégie, poliomyélite, traumatisme crânien, etc).

Premier enfant sur le circuit du bus, Bruno peut choisir sa place. C’est bien là le seul avantage. Car si le trajet maison-école prend environ 25 minutes en voiture, le parcours en bus, avec ses multiples arrêts et détours, durera, lui, près de deux heures. Pendant ce temps, Bruno essaye de se reposer. Parfois, il dort. C’est que les journées sont longues. Levé tous les jours à 5h pour avoir le temps de faire sa toilette, d’enfiler ses attelles avec l’aide de sa maman, de s’habiller, de déjeuner et de filer attendre le bus, Bruno ne sera de retour à la maison qu’à 17h-17h30, selon la circulation et le nombre d’arrêts. Quand il arrive à l’école, Bruno est en fait réveillé depuis quatre heures. "C’est de la maltraitance. Ces jeunes sont déjà fragilisés et on les abandonne à leur sort", dénonce sa maman, qui a elle-même travaillé brièvement comme convoyeuse dans les bus scolaires. "Je n’ai tenu que huit jours. Il y avait des caractériels qui s’attaquaient à des proies faciles", comme des enfants atteints d’arriération mentale.

Ici, rien de tout ça. Les huit enfants qui grimperont dans le bus l’un après l’autre, au fil des détours du tortillard, sont calmes et tous plus sympas les uns que les autres. Quand on ne dort pas, on rigole, on se taquine. Malgré la difficulté de la situation, malgré l’ennui des voyages interminables et répétitifs, malgré la fatigue accumulée jour après jour - "le week-end ? Je dors", témoigne Bruno -, ces enfants gardent le sourire. Christel Leemans, directrice de l’école Escalpade secondaire : "Ces jeunes sont d’un courage, d’une combativité exemplaire. Ils ont la volonté d’apprendre, malgré ce temps de trajet inhumain. C’est à respecter." Pour le respect, on repassera.

Il fait toujours noir quand, après un passage à Court-Saint-Etienne, Aurélie embarque dans le bus à Limelette. Il est 7h07. Le minibus emprunte alors la N238. Sur le côté de la route, une flèche indique la sortie Limal. L’école de Bruno se trouve à quelques centaines de mètres de là. Il est 7h13, mais Bruno n’est encore qu’au quart de son parcours Il chancèle, dodeline de la tête, baille, se frotte les yeux, mais résiste au sommeil. Le petit roupillon réparateur, ce sera pour un autre jour.

Passage à Bierges, puis à Wavre. Florent grimpe dans le bus, puis Hélène. Il fait maintenant jour. Passage au-dessus de la E411, puis à Ottignies où la troupe est rejointe par Aurore. Ce sera ensuite le tour d’Amandine, à Louvain-la-Neuve, avant un crochet par le centre médical pédiatrique des Clairs Vallons, pour y embarquer Mario. En fait, durant tout ce parcours, on sillonne ce joli petit coin du Brabant wallon, dans un sens puis dans l’autre. Impression de tourner en rond autour de Limal et son école En vérifiant le parcours plus tard sur une carte, on se rendra compte que l’impression était la bonne Chez les enfants, la frustration pourrait être grande. Pourtant, la bonne humeur règne toujours dans le bus.

Huit heures passées de dix minutes, c’est l’heure de l’arrivée à la section primaire de l’école Escalpade, située à Louvain-la-Neuve. Il faudra encore attendre dix minutes dans le bus : les portes de l’établissement sont toujours closes. "C’est conférence pédagogique ou quoi ?" se marre Bruno. A 8h20, l’équipe éducative vient libérer les élèves de primaire. Bruno et deux copines restent. Pour eux, l’équipée n’est pas encore terminée, mais elle touche au but. Cette fois, on va à Limal, vraiment. Après avoir embarqué un dernier copain, Sabri, le minibus arrive sur le parking de l’école de Bruno. Il est 8h29. Après 1h50 de route, Bruno peut enfin sortir du bus. Ce soir, on remet ça, dans l’autre sens. A sa descente, sa directrice l’interroge : "Ça va, Bruno, aujourd’hui ? "Fatigué, lâche-t-il, le sourire toujours vissé aux lèvres. Fatigué !"

Ça se passe tous les jours de la semaine. En Wallonie. Au XXIe siècle.