Avec quelque 250 000 musulmans présents sur son territoire, Bruxelles, ville-Région capitale de l’Europe, (NdlR : pour 500 000 musulmans en Belgique) apparaît comme l’une des entités européennes avec la plus forte concentration musulmane. "Cette spécificité donne une dynamique particulière à la présence de l’islam à Bruxelles" , relève Felice Dassetto, sociologue et professeur émérite de l’UCL. Mais au-delà, "l’islam a les mêmes demandes, les mêmes revendications et les mêmes positionnements dans l’espace européen. Bruxelles n’est donc, là, pas une exception" .

Construction de mosquées, port du voile, alimentation halal, , la forte présence des musulmans à Bruxelles ne manque pas d’interpeller, inquiéter et poser question mais "s’il y a eu beaucoup de controverses autour de l’islam, il y a eu relativement peu de débats" , regrette M. Dassetto. C’est pourquoi, "j’ai tenté de m’interroger sur Bruxelles comme ville multireligieuse, avec une nouvelle dimension religieuse présente, et pas uniquement sur la présence des musulmans à Bruxelles" .

Dans la foulée de leçons tenues au Collège Belgique portant sur "Bruxelles, ville musulmane ?", Felice Dassetto est parti à la rencontre de responsables musulmans et a entamé un travail fouillé d’observation et de terrain en 2010, débouchant sur l’ouvrage "L’Iris et le Croissant. Bruxelles et l’islam au défi de la co-inclusion" (1).

Sur 1 070 000 Bruxellois, un quart sont d’origine musulmane. "Un chiffre qui augmente chez les jeunes musulmans. La réalité est là : Bruxelles est aussi une ville musulmane" , affirme M. Dassetto. Attention, cependant ! Parmi ces citoyens, "la moitié, soit environ 125 000, sont religieusement actifs , pointe-t-il. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous conservateurs, fondamentalistes, islamistes, Et encore moins terroristes" .

Comment dépeindre l’islam bruxellois ? Felice Dassetto dénombre plus de 200 associations "islamiques", dont 77 mosquées, 86 associations culturelles et religieuses, des instances éducatives, des librairies et sites Web. "Outre le football, l’islam est l’instance la plus mobilisatrice à Bruxelles" , estime le sociologue. Et cette consistance sociologique donne lieu à un développement important de mosquées et salles de prière à Bruxelles" , pour 91 en Wallonie et 147 en Flandre.

Au fil du temps, "ces mosquées se sont visibilisées sur le territoire bruxellois. Or, la visibilisation change les symboliques urbaines classiques marquées par le catholicisme, les symboles civiques, les Maisons du peuple, Aujourd’hui apparaît l’Imam comme symbolique nouvelle. Celle-ci est progressive et ce n’est pas pour rien qu’elle engendre conflits et divergences. Mais on entre aujourd’hui dans une phase nouvelle qui changera le visage des rues bruxelloises : les musulmans montreront de manière plus apparente leur image" , prédit M. Dassetto.

Autre caractéristique de l’islam bruxellois : la socialisation religieuse des jeunes. S’il y a "une abondance de socialisation (politico-)religieuse identitaire dans l’associatif (écoles coraniques, cours de religion islamique, DVD, livres, ), il y a une forte carence de la socialisation civique (scoutisme, maison de jeunes, ) des jeunes musulmans. Dans ce cas, il y a un enjeu important car c’est la socialisation de la rue qui prévaut" , alerte Felice Dassetto.

Enfin, comment les musulmans se sentent-ils comme citoyens bruxellois ? Felice Dassetto a identifié plusieurs typologies, mais "la plus intéressante est celle des Bruxello-islamiques, soit des jeunes qui revendiquent leur identité religieuse et leur identité bruxelloise dans l’espace public, les institutions, Ils sont présents et à la limite sont ceux qui posent le plus problème "

A la lumière de son expertise et de ses recherches, Felice Dassetto conclut : "Ces processus d’implantation des musulmans posent des questions nouvelles dans la dynamique de la réalité bruxelloise, tant de la part des musulmans que des non-musulmans. Mais ces enjeux nouveaux ne se résoudront pas naturellement. Au contraire, si on laisse les processus naturels, il y a un risque de clivage entre eux et nous , qui guette aujourd’hui l’espace bruxellois. Il y a donc urgence d’avoir des débats ! Voyez la question du foulard : elle traîne depuis vingt-cinq ans parce que les débats ont été très rares. Il faut avoir le courage de se confronter à ces questions avec sérénité et sans dramatisation."

(1) "L’Iris et le croissant" par Felice Dassetto, Presses universitaires de Louvain, 2011, 376 pp.