Bon d’accord, Jean Quatremer, le correspondant de "Libération" à Bruxelles, a forcé le trait en décrivant comme il l’a fait récemment la capitale belge. Son article était sans nuances et on se demande bien quels intérêts il entendait servir en dépeignant Bruxelles comme une ville uniformément laide et sale.

A-t-il envie de voir les institutions européennes s’installer à Strasbourg ? Ou sous des cieux moins humides que les nôtres ? Son coup de sang nous semble pourtant venir d’ailleurs. Il nous paraît guidé par la colère sourde que peut ressentir un amoureux quand il voit l’objet de sa passion se laisser aller.

Bruxelles a du charme. Son cosmopolitisme est un atout. On y mange et on y boit bien. Les occasions de se divertir et de se cultiver ne manquent guère. Les espaces verts font de la ville l’une des plus gâtées d’Europe. Mais c’est aussi l’une des plus polluées et des plus embouteillées.

Les cicatrices de son saccage architectural, dans les années 60, pour de basses raisons spéculatives, demeurent vives et le mot "bruxellisation" est encore inscrit dans les dictionnaires des professionnels de la pierre.

Les tourments institutionnels du pays ont privé la capitale de moyens importants pour mener des politiques efficaces en matière de mobilité et de sécurité par exemple.

Comment nier que le centre-ville est défiguré par des chancres qui poussent sur des avenues qu’ailleurs on a le bon goût de considérer comme des vitrines ? Le touriste qui débarque à la gare du Midi ne mérite-t-il pas mieux que ce chantier permanent ? Et pourquoi la réfection des stations de métro ou l’aménagement d’un carrefour doivent-ils nécessairement durer des lustres ?

Assis dans le fond de mon jardin, dans l’une des 19 communes de la capitale, je me prends souvent à songer que j’ai bien de la chance d’avoir pu acquérir une maison qu’à Paris ou à Rome, je n’aurais jamais pu trouver ou que je n’aurais jamais eu les moyens d’acquérir si elle avait d’aventure existé.

Quand je me rends au théâtre, au cinéma ou au restaurant, je me dis que je suis verni de ne pas devoir garer ma voiture à deux kilomètres de l’endroit en question. Mais j’ajoute aussitôt que dans une autre ville européenne, j’aurais sans doute plus aisément eu le bon réflexe de prendre les transports en commun, souvent plus rapides et plus fréquents que dans ma bonne ville.

Les urbanistes et les sociologues diront mieux que moi si Bruxelles est moins menacée que d’autres métropoles par le phénomène de banlieues défavorisées, oubliées, "ghettoïsées", précarisées. Il me semble que c’est le cas mais on devrait quand même prendre garde à certaines fractures, le canal devenant de plus en plus une frontière entre les nantis et les autres.

Les spécialistes de l’enseignement diront mieux que moi si la mixité est bien ou mal assurée à Bruxelles. Il me semble que, par rapport à d’autres capitales, on donne davantage leurs chances aux jeunes de choisir leur école ou d’en trouver de raisonnablement bonnes. Mais c’est quand même à Bruxelles que les effets pervers du décret "Inscriptions" sont les plus lourds et la pression démographique menace l’édifice.

Bref, Jean Quatremer a exagéré un tantinet. Mais notre confrère mérite-t-il le tombereau d’injures et de reproches qui lui sont tombés dessus. Ceux qui les ont proférés ne devraient-ils pas commencer par faire un vrai travail d’introspection ? Et se dire que le journaliste français leur a peut-être rendu un service en mettant le doigt là où cela fait mal.

Qui aime bien, châtie bien en somme