Neuf heures tapantes, ce qu’il est convenu de nommer comme "un ténor du barreau" fait les cent pas dans la salle d’audience. Est-ce sa manière à lui de peaufiner sa plaidoirie ? On se dit que cet article va couler comme de l’eau de roche : ce sera forcément "une belle affaire" et le stentor va se jouer de l’acoustique déplorable de l’endroit. S’il pouvait même mettre un peu de chauffage, ce ne serait pas du luxe.

Le "ténor" n’est pas prêt. Bigre ! Il a couru de greffe en greffe à la recherche d’un dossier apparemment insaisissable. Son client, un agent immobilier, a fait défaut lors de la précédente audience. Condamné par défaut à trente mois, il a été arrêté. Menotté, il apparaît penaud devant les yeux de son épouse et de ses enfants présents dans la salle. L’avocat sollicite le report du dossier et la remise en liberté du prévenu. Le procureur du Roi ne manque pas de souligner les manquements de l’agent immobilier qui ne s’est soucié de ses droits qu’une fois à la case prison. Bref, affaire reportée.

"C’est ça la Justice ?"

Le prévenu suivant est un jeune homme tout en longueur. Brandon (*) n’a ni la carrure d’un docker anversois ni sa langue dans sa poche. Déjà incarcéré il y a quelques années pour des faits de vente et de consommation de produits stupéfiants, il aurait récidivé. Condamné, il avait bénéficié d’un sursis probatoire, à condition de présenter cinq analyses d’urine.

- "Pourquoi n’avez-vous pas vos analyses ?", interroge la présidente.

- "J’étais en Italie pendant deux mois", répond Brandon.

- "Vous ne pouviez pas faire ces analyses en Italie ?"

- "J’étais pas au courant."

Rétroactes : lors d’un contrôle routier, Brandon disposait d’une somme de 2 095 euros en liquide et son passager flairait le cannabis à plein nez. Il est laissé en liberté mais placé sous écoutes téléphoniques. Ces dernières laisseraient supposer que le garçon n’est pas qu’un simple consommateur. Un témoin affirme avoir acheté "de l’herbe" à Brandon et que quatre autres l’identifient comme un revendeur. Le prévenu s’en défend, en haussant le ton : "Moi, je vais vous le dire, dès que je me promène en rue, je me fais contrôler. Sans arrêt."

Il se dit victime d’une réputation antérieure : "Oui, j’ai revendu du cannabis il y a quelques années et j’ai été en prison pour cela. J’ai payé. Depuis, j’ai arrêté mais pour certaines personnes, je suis toujours un dealer. Je ne vais pas aller en prison pour des faits que je n’ai pas commis. C’est ça la Justice ?" La présidente fulmine.

L’avocat de l’impulsif est gêné aux entournures : "Je vais essayer de calmer les débats." S’il reconnaît que Brandon n’a pas respecté les mesures probatoires qui lui étaient imposées, il avance des circonstances atténuantes. Par ailleurs, il détricote les témoignages qui "accablent" son client : "Untel dit : ‘Avant il chipotait’; un autre déclare : ‘Je ne suis pas au courant que Brandon vendant du cannabis’, un troisième : ‘Je ne lui ai jamais rien acheté’." Quant à la somme en liquide dont il disposait : "Chaque fois que mon client touchait son salaire, il le prélevait de son compte. Ce jour-là, il devait en plus honorer un gros devis." Bref, il y aurait un doute sur le caractère illicite des activités de Brandon qui, depuis sa première incarcération, avait trouvé du boulot. Jugement, le 11 décembre.

Fait isolé

Dans sa petite veste cintrée, Michel (*) ne paie pas de mine. Visiblement, ce n’est pas un habitué des prétoires. Maçon, il a un jour "pété un câble" sur son ex-compagne. Et il n’y a pas été de main morte, comme semblent l’attester quelques documents photographiques. Néanmoins, le ministère public, s’il reconnaît que c’est un comportement "qu’on ne peut pas tolérer", note le casier vierge du prévenu qui a déjà un certain âge : "On peut espérer que ce soit un fait isolé." L’avocate de Michel est sur le velours et rappelle la situation difficile de son client qui ne voyait plus ses enfants dans le cadre d’une rupture douloureuse. Elle ajoute : "Sans y être contraint, mon client verse une pension alimentaire de 400 euros pour ses enfants."

L’avocate sollicite une suspension simple du prononcé pour Michel, père exemplaire, compagnon qui a dérapé, une seule fois.

Un original

C’est un drôle d’oiseau qui se présente sur le petit banc de la défense, sans avocat. Les cheveux teints en vert et bleu (!), il a un problème avec l’alcool, les médicaments et in fine avec l’autorité. Interpellé sur la voie publique, il aurait souhaité que les policiers soient plus courtois envers sa personne. Se sentant "rabaissé", il a répliqué de manière exponentielle. "On peut le croire quand il dit qu’il a été irrespectueux envers les policiers", note le procureur du Roi. La juge se dirige vers une suspension simple du prononcé. Kézako ? "L’avantage, c’est qu’il n’y aura aucune trace sur le casier judiciaire. L’inconvénient, c’est que pendant trois ans, vous ne pouvez plus commettre la moindre infraction. Si c’est le cas, on pourra vous rejuger, peut-être même plus sévèrement."

- " Si je suis condamné pour une dette, ça compte ? ", demande Hugo (*), dubitatif.

- "Non, ça, c’est du civil."

- "J’ai peur de recroiser les policiers qui m’ont interpellé et que cela dégénère de nouveau. Ceci dit, je n’ai rien contre cette profession, j’ai des amis policiers."

Un drôle d’oiseau, vraiment.

(*) Prénoms d’emprunt.