Vous voici au "16" rue de la loi, et un conseil des ministres a été convoqué autour du Premier ministre Yves Leterme, en ce milieu de matinée du jeudi. Ce n’est pas encore l’heure de l’apéro. Mais presque.

L’ambiance est cordiale malgré le contexte de crise politique aiguë. C’est là l’un des derniers Conseils des ministres avant le départ en campagne électorale. Laurette Onkelinx prend la parole et évoque un des ses projets, qu’elle aimerait voir approuver par le gouvernement avant que celui-ci ne se disloque. Il s’agit de réglementer l’usage d’une drogue psychotrope qui produit sur son utilisateur toute une gamme de gestes intempestifs - à titre d’effets indésirables. Laurette Onkelinx mime. Hilarité dans la salle, quelques ministres lui demandent même de recommencer afin de prendre des photos et les poster sur leur compte Twitter.

Ensuite, on dresse un inventaire des textes encore à approuver.

Tiens !, le libéral flamand Vincent Van Quickenborne débarque. "Dites, intervient-il, je voudrais absolument faire passer ce projet sur la protection des consommateurs ! Cela fait plus d’un an que nous y travaillons, j’aimerais vraiment qu’il soit concrétisé". Hilarité générale chez les autres membres du gouvernement. Un ministre : "On s’est tous regardés et on s’est dit : il ne manque pas de culot, celui-là ! Il vient de faire tomber tout le gouvernement et il nous demande encore une faveur"

On poursuit. Le socialiste Philippe Courard se félicite : "Il y a de moins en moins de demandeurs d’asile à loger dans les hôtels", annonce-t-il.

- Un ministre : "Normal, qui voudrait venir demander l’asile dans un pays en état de guerre ?"

(Re)hilarité dans la petite assemblée, le bon mot est répété. Parenthèses : personne ne se souvient à qui en attribuer la paternité.

Soit. Melchior Wathelet prend alors la parole : "Je voudrais vous remercier, dit-il, vous tous, pour tout ce que vous avez fait cette semaine pour lutter contre l’immigration en donnant une si bonne image de notre pays". Un membre du gouvernement : "Allez, à quelque chose malheur est bon"

Yves Leterme entame alors un vibrant plaidoyer pour que chacun prenne ses responsabilités en vue de la présidence européenne. "Mais, doit-on continuer à préparer les sommets européens qui se tiendront le semestre prochain ?" interroge un ministre. "Oui", répond Leterme dans ce qui apparaît un peu surréaliste à plusieurs membres du gouvernement.

Didier Reynders soulève alors le point du vote des Belges à l’étranger : "il faudra s’assurer que ces Belges puissent effectivement voter sans problème", insiste-t-il. Laurette Onkelinx intervient alors. Elle dit : "Mais on ne peut quand même pas repousser la date des élections jusqu’en juillet, sinon on va avoir un vrai problème avec les Belges de Belgique. Il n’y en aura plus un seul pour aller voter : ils seront tous partis en vacances"

Suit une courte discussion : au sujet de la liste des articles de la Constitution que le gouvernement va ouvrir à révision. On botte en touche jusqu’à la semaine prochaine. Yves Leterme annonce qu’il met en place un groupe technique qui sera chargé de plancher là-dessus.

Il est 13 heures 14, et le spectacle s’est déplacé de quelques dizaines de mètres. Les chefs de groupe francophones descendent le grand escalier. Daniel Bacquelaine (MR), entouré de Muriel Gerkens (Ecolo), Thierry Giet (PS) et Christian Brotcorne (CDH) annoncent qu’ils viennent de signer et de déposer au greffe de la Chambre une motion actionnant la sonnette d’alarme. Il s’agit de s’opposer au coup de force des partis flamands qui veulent imposer un vote de la majorité contre la minorité.

13 heures 30. Des citoyens font déjà la file pour pouvoir assister à cette séance de la Chambre. Bombe atomique institutionnelle, ont-ils entendu le matin à la radio. C’est donc qu’il va y avoir du spectacle.

Ils seront tous déçus.

14 heures. L’hémicycle de la Chambre se remplit petit à petit. On ne peut pas la rater. Corine De Permentier veut montrer son attachement à la Belgique en jouant les femmes-sandwichs : pantalon noir, top rouge, écharpe jaune. Les photographes la "mitraillent". Elle jubile.

14 heures 19. Le président de la Chambre, Patrick Dewael, fait son entrée. Evoquant l’incident de la semaine dernière (des élus avaient pénétré dans l’hémicycle, vide, pour y chanter le Vlaams Leeuw), il déclare, d’emblée : "Les membres du Vlaams Belang ont utilisé cet endroit, le symbole de notre démocratie, pour mener des actions. Je la désapprouve. Le Parlement est l’endroit où des hommes débattent, dans le calme, de leurs opinions. Ce n’est pas un endroit dont un groupe peut s’emparer. C’est le noyau de la démocratie. J’attends que tous les députés respectent cela."

Le président de la Chambre est applaudi sur tous les bancs du Parlement, opposition comprise. L’ovation est longue. Très longue. Certains députés se lèvent. Les élus du Vlaams Belang tirent la tête.

Leur chef de file a déposé une motion d’ordre dans laquelle il demande à prendre la parole.

Patrick Dewael, très ferme, la déclare irrecevable.

Moment d’intense tension. Le Belang proteste. Rien n’y fait. La démocratie triomphe.

Il annonce ensuite l’ordre du jour. Des projets de loi sur les ajustements budgétaires, déposés par le secrétaire d’Etat au budget, Melchior Wathelet : les revalorisations promises aux services de sécurité seront ainsi acquises. De même que l’aide financière à la Grèce. Un projet que le Belang, par mesure de rétorsion, bloquera l’après-midi en commission des Finances. Laquelle devra à nouveau se réunir mardi prochain.

Revenons à la séance de jeudi. Le président de la Chambre annonce encore qu’il a reçu une motion en vertu de l’article 54 de la Constitution. La motion est signée par ¾ des membres du groupe linguistique français. Les signataires estiment que les dispositions de la proposition de loi visant à scinder BHV compromettent ou sont de nature à compromettre les relations entre les Communautés. Patrick Dewael signale qu’il transmet la proposition de loi au gouvernement qui devra se prononcer dans un délai de trente jours. "Le fait que le gouvernement soit démissionnaire ne change rien", ajoute-t-il. Il précise : les travaux parlementaires sont suspendus "si nécessaire jusqu’à la formation du nouveau gouvernement".

Dans les couloirs du Parlement, Bart Somers, l’ex-président de l’Open VLD, se balade en répétant à qui veut l’entendre : "Ahhh, voilà ce que c’est que de choisir un flamingant comme président de parti" C’est l’ironie de l’Histoire, lui, l’ex-Volksunie, et Alexander de Croo, souvent dépeint comme issu d’une lignée belgicaine, ont échangé les rôles : c’est bel et bien le fiston De Croo qui est aujourd’hui pointé comme responsable de la chute du gouvernement belge. L’Histoire (belge) joue parfois de ces tours