Le procès de la cellule de Verviers commence lundi, jour où la commission parlementaire d’enquête sur les attentats de Bruxelles est censée commencer concrètement ses travaux, après des débuts chahutés notamment en raison de la démission spectaculaire de deux experts dont l’opposition avait mis l’impartialité en cause.

Le moins que l’on puisse dire est que ces événements ont lieu alors que le climat régnant au sein des services de renseignement et de la section antiterroriste de la police judiciaire fédérale n’a jamais été aussi désastreux. Petit rappel.

1. Dénonciation. Début mars. Avant même que se produisent les attaques de Zaventem et de Maelbeek, le Comité P (la police des polices en Belgique) enquête sur une information de juillet 2014 concernant une possible radicalisation des frères Salah et Brahim Abdeslam, deux des auteurs des attentats de Paris, information qui aurait été négligée par la police antiterroriste.

Il le fait à la suite de la dénonciation d’une “agente” de la police judiciaire qui aurait reçu un appel d’un informateur proche de la famille Abdeslam lui parlant de la préparation d’une attaque par les frères Abdeslam, sous la coupe d’Abdelhamid Abaaoud, tué le 18 novembre 2015, à Saint-Denis. La policière, en délicatesse avec sa hiérarchie et en “congé maladie”, dit avoir transmis le soir même l’information à ses collègues de la section antiterroriste de la police judiciaire (DR3) qui n’auraient donné aucune suite.

2. Répliques du parquet fédéral et de la police judiciaire. A cette époque, le parquet fédéral minimise l’importance de ces informations, qui ne faisaient, dit-il, aucune référence à un quelconque projet d’attentat et ne mentionnait pas le nom des Abdeslam. Le parquet souligne que la première mention d’un départ possible des frères en Syrie date de janvier 2015 et qu’elle a fait l’objet de vérifications à l’issue desquelles aucune infraction liée au terrorisme n’avait pu être mise en évidence.

Le directeur général de la police judiciaire fédérale, Claude Fontaine, en rajoute une couche: “Il est de mon devoir de défendre mon équipe contre certains éléments mensongers qui se basent sur des informations de source douteuse ayant parfois uniquement pour but de discréditer notre organisation” écrit-il. Une enquête pour violation du secret professionnel sera ensuite ouverte par le parquet de Bruxelles.

3. Première salve du Comité P. Mais le 7 mi-mars, devant la commission parlementaire spéciale “terrorisme”, le Comité P dresse un tableau très sombre de la façon de fonctionner des services de renseignement. Il pointe du doigt les faiblesses structurelles dans l’échange d’informations entre les unités chargées de surveiller les djihadistes présumés; il révèle qu’un scanner censé lire les documents concernant les suspects est...en panne depuis 2014 et que 20.000 documents potentiellement intéressants n’ont pu être traités; il indique aussi que les restrictions budgétaires ont privé les services policiers de personnes qualifiées pour gérer et analyser les informations recueillies.

4. Deuxième mise en cause du même Comité P. L’épisode suivant intervient fin avril. Dans un rapport intermédiaire relatif à l’enquête sur les attentats de Paris, le Comité P affirme que le dossier de surveillance des frères Abdeslam a été classé sans suite, en avril 2015, en raison d’un manque d’effectifs. Il relève plusieurs manquements ayant permis au duo d’échapper à la surveillance dont ils aurait dû faire l’objet.

5. Des parlementaires fâchés. Ce rapport est toutefois mal accueilli par les membres de la commission parlementaire de suivi des organes de contrôle des services de police et du renseignement. Ils le jugent “trop à charge” et dépourvu de contexte et décident de permettre aux services incriminés de répondre point par point. Ce n’est qu’en possession de leurs répliques que les députés analyseront le rapport sur le fond.

6. Le Comité P se justifie. Dans la foulée, Yves Keppens, le président du Comité P, défend le rapport contesté, concédant sa sévérité mais justifiant son contenu.

7. Police et parquet contre-attaquent. Le feuilleton n’est toutefois pas terminé. Le 2 mai, la commissaire générale de la police fédérale, le directeur de la police judiciaire, le procureur fédéral et le procureur général de Bruxelles écrivent à la commission parlementaire de suivi du comité P pour dénoncer la surcharge de travail qu’ils doivent supporter depuis le début de l’enquête de ce dernier. Dans leur courrier, Mme De Bolle et MM. Fontaine, De Leeuw et Delmulle rappellent la charge de travail considérable que leurs services supportent pour lutter contre la menace terroriste. L’enquête du comité P n’arrange pas les choses, scandent-ils.

8. Le malaise est profond. Depuis, d’autres intervenants sont sortis du bois. Le SLFP Police a dénoncé une pénurie de personnel au sein de la cellule anti-terroriste. Surtout, De Morgen a révélé qu’au moins 20 spécialistes souhaitent quitter au plus vite la DR3. Ils en auraient assez des critiques incessantes dont ils font l’objet. Avec ses 142 employés, le service est pourtant déjà en sous-effectrifs. Malaise, vous avez dit malaise.