Entretien

Ecolo a posé des conditions très lourdes à une éventuelle participation au prochain gouvernement fédéral ("La Libre" du 4/9). Trop lourdes puisqu'il n'a pas fallu deux heures pour que les partis flamands les rejettent sans ménagement. Etait-ce le résultat voulu par les verts ? Marcel Cheron, sénateur et chef du groupe Ecolo à la Communauté française s'en défend. Et explique l'attitude de son parti.

Vous avez placé la barre fort haut lundi. A croire que vous ne souhaitez pas prendre part au prochain gouvernement...

Nous sommes un parti responsable. Nous avons accepté l'invitation de l'explorateur et nous l'avons rencontré. Mais un parti responsable doit aussi pouvoir vérifier l'objectif réel de la proposition qui nous était faite. S'agissait-il de construire un véritable projet gouvernemental entre partenaires libres et égaux ou s'agissait-il simplement de mener une opération "SOS dépannage" de l'Orange bleue pour décrisper Madame Milquet qui ne sait toujours pas, après plus de 80 jours, ce qu'elle veut ?

Nous avons donc renversé la charge de la preuve : nous voulions avoir la certitude qu'ils voulaient réellement de nous et que nous serions respectés. Ce n'est pas tout de faire un gouvernement. Il faut aussi pouvoir y rester. Les preuves que nous avons demandées supposaient à tout le moins qu'il y ait une réponse voire des contre-propositions. On attend toujours. Désirait-on tant Ecolo que cela ?

Fallait-il aller jusqu'à prononcer une exclusive à l'égard de la N-VA, en cartel avec le CD&V ?

Tout le monde a pu faire des exclusives - le MR par rapport au PS, le CDH par rapport au reste du monde. Mais nous, nous aurions juste le droit de dépanner l'Orange bleue ? Ecolo a le souci de prendre ses responsabilités, de faire réaliser son programme. Mais il voulait aussi savoir comment il serait reçu dans un cadre où il n'est mathématiquement pas indispensable. Pouvait-on partir d'une feuille blanche ou fallait-il partir des accords déjà engrangés ? Pouvait-on espérer une politique ambitieuse en matière de développement durable dès lors que les partis de l'Orange bleue s'étaient déjà enguirlandés à propos d'une réforme fiscale vidant la totalité des moyens disponibles ? On voulait des réponses à ces interrogations.

Ce n'était pas tout...

Nous voulions aussi imposer Groen!. Nous formons avec notre parti frère un groupe commun à la Chambre. C'est original : nous sommes les seuls à le faire. Nous n'allions quand même pas casser cela. C'est un atout dans un contexte de durcissement entre les communautés.

Vous a-t-on dit que ce serait sans Groen! ?

Il était en tout cas question de prendre Ecolo et seulement Ecolo. Madame Milquet s'est d'ailleurs insurgée du fait qu'on veuille imposer Groen! à la table des négociations.

C'est surtout votre souhait d'écarter la N-VA de la négociation qui a braqué en Flandre...

Nous avons pourtant, je crois, dit tout haut, ce que tous les francophones disent tout bas. Il y a quand même un énorme paradoxe d'inviter à la négociation d'un gouvernement fédéral un parti qui prône ouvertement la séparation de l'Etat belge. Ecolo veut redynamiser la Belgique et ses institutions. Nous prônons une circonscription électorale unique, un Sénat paritaire. Il nous est apparu impossible de faire ce projet avec la N-VA.

En attendant, dans l'opposition, vous n'aurez aucune occasion de faire passer votre programme...

Nous n'avons pas fait campagne en disant "Ecolo, maintenant et la N-VA, demain".

Il était quand même un peu illusoire de croire que le CD&V allait lâcher la N-VA comme cela en quelques heures...

Ah, bon ? Mais à nous, on demande de régler en deux jours un problème que les partis de l'Orange bleue ne sont pas parvenus à résoudre en 80 jours. Et curieusement, on ne demande rien au CDH. Qu'a fait le CDH depuis 2 ans pour préparer une alliance avec son homologue flamand ? Ne se préparait-il pas au pouvoir ? Ne savait-il pas que les sociaux-chrétiens flamands avaient décidé d'aller aux élections fédérales en cartel avec la N-VA ? En fait, j'ai un peu l'impression que certains dans l'Orange bleue, et je ne parle pas de l'explorateur, nous demandaient juste de dire oui.

Pourquoi viser seulement la N-VA ? Le CD&V défend les mêmes exigences communautaires...

Il y a une différence essentielle entre les deux. Personne n'a obligé Bart De Wever, le président de la N-VA, à s'acoquiner avec Jean-Marie Le Pen. Personne ne l'oblige d'avoir les thèses les plus radicales dans le monde politique "démocratique" flamand. La N-VA n'examine plus aucun dossier sans le voir sous l'angle du séparatisme. Il y a une véritable hypothèque pour la Belgique avec ce parti qui est en train de mener le cartel et l'ensemble des partis flamands dans la surenchère. Même en Flandre, on commence à s'en rendre compte. Evidemment, s'il s'agit de faire un gouvernement qui dépiaute l'Etat belge, alors Bart De Wever est le bienvenu. Mais alors, c'est sans nous.

Ecolo est-il unanime ? On a cru percevoir des nuances entre la position de Jean-Michel Javaux et la vôtre.

S'il y avait eu des dissensions au sein d'Ecolo, vous l'aurez su tout de suite. Chaque fois qu'il se passe quelque chose au bureau, les journalistes sont avertis dans les trois minutes.

Votre exigence et le refus du CD&V d'y répondre vous barrent pratiquement l'accès au pouvoir dans la mesure où les sociaux-chrétiens flamands sont pour ainsi dire incontournables ?

Celui qui peut aujourd'hui savoir exactement ce que certains partis diront dans 10 jours tire des plans sur la comète.

La défaite électorale de 2003 n'a-t-elle pas tétanisé Ecolo dans son rapport avec le pouvoir ?

Non. Mais nous savons depuis lors qu'il ne faut pas accepter de participer à une majorité si les conditions ne nous permettent pas d'être de vrais partenaires.