Entretien

Jean-Pierre Lebrun est psychiatre et psychanalyste. Il nous livre les résultats de son travail mené sur la fonction de directeur d’école.

A quelle(s) conclusion(s) principale(s) aboutit votre recherche ?

Sans conteste, il ressort que les directeurs d’écoles sont aujourd’hui en grande difficulté de légitimité. De nos jours, on n’accepte plus l’idée qu’ils puissent occuper une place différente de celles des autres au sein de la communauté scolaire. Eux-mêmes ne parviennent parfois plus à l’assumer. C’est pourquoi, je leur dis : "C’est comme si vous étiez deux : il y a vous et il y a une place à tenir." Car, à un moment donné, il faut bien que quelqu’un décide et tranche en fonction de l’intérêt collectif. C’est cela le rôle du directeur. Malheureusement, on assiste aujourd’hui à une délégitimation significative de la fonction de directeur.

Pour quelle(s) raisons(s) ?

Il y a d’abord le contexte social actuel dans lequel la notion d’égalité est de plus en plus prégnante et contraignante. Pourquoi et au nom de quoi un directeur d’école pourrait-il encore décider et trancher pour le collectif ? Je prends souvent l’exemple du capitaine d’un bateau. C’est quelqu’un qui a une légitimité spontanée, personne ne le conteste. Jusqu’au jour où le bateau fait naufrage et où il perd toute légitimité. Il devient alors comme tout le monde. C’est un peu ce qui s’est passé dans l’évolution de notre société. Hier, le pyramidal théologico-politique organisait spontanément les vies collectives, y compris celle de la communauté scolaire. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Par conséquent, diriger est devenu d’autant plus difficile que cette légitimité semble avoir disparu du contexte d’arrière-fond. Du coup, le directeur d’école doit sans cesse monter au créneau, engager sa singularité, ce qui rompt le pacte d’égalité entre les personnes. Selon moi, l’égalitarisme met à mal le fait de pouvoir occuper une place différente des autres, ce que j’appelle "une place d’exception" qui doit donner un autre statut à celui qui l’occupe.

Une forme de non-acceptation de l’autorité finalement…

Précisément. C’est la deuxième raison de cette délégitimation de la fonction de directeur. Nous vivons dans une société où l’autorité est très mal vécue. Elle est d’emblée associée à de l’autoritaire, à de l’abus, à de l’excès. Du coup, les gens ne perçoivent plus que, paradoxalement, l’autorité est ce qui les protège de l’excès de pouvoir. Quand vous occupez une place d’autorité, vous êtes loin d’avoir tous les pouvoirs. Au contraire, vous êtes contraint de rendre compte de la façon dont vous occupez cette place à l’égard de la tâche collective. Aujourd’hui, on n’ose quasiment plus affirmer que les différences de places existent.

Qui remet le plus en cause cette légitimité des directeurs ?

Selon les intéressés, la majorité des difficultés viendraient moins des élèves que de leurs parents. Ces derniers acceptent en effet difficilement que la règle de l’école ne soit pas la même que celle en vigueur à la maison. C’est comme si cette césure était vécue par les parents comme "les mettant à mal" parce que leur enfant est lui-même mis à mal. Que ce soit pour de raisons de comportement, de cotation, ils ont l’impression que l’on va abîmer leur progéniture si on lui demande que les règles soient respectées. Or, c’est tout l’intérêt de l’école de ne pas avoir les mêmes règles que celles de la famille. Il y a aujourd’hui une vraie divergence d’orientation entre les parents et l’école. La légitimité qu’avait le directeur de "représenter la loi" est fortement écornée. A l’heure actuelle, le directeur qui applique une décision prise en conseil de classe a huit chances sur dix de se retrouver devant la justice avec un avocat sur le dos ! Avec de telles réactions, c’est sûr que l’on risque de mettre le collectif en danger.

Quid de la direction vis-à-vis du corps enseignant ?

Nous n’avons pas eu écho de directeurs qui ne savaient plus du tout asseoir leur autorité au sein de la communauté scolaire. Il s’agit plus d’une retenue dans la manière de prendre des décisions ( "c’est comme ça, et pas autrement" ). Je me souviens de ce directeur qui avait instauré, pour des raisons d’équité et de justice, un temps imparti - trente minutes par exemple - pour débattre d’un cas en conseil de classe. Il prenait le temps de discuter avec les enseignants et à un moment donné, me disait-il, "je tranchais" , et il ajoutait : " Et je ne me justifiais pas." Pour moi, cela dit bien ce que cela veut dire. Le directeur d’école a le droit de trancher parce que c’est sa place et il ne doit pas sans cesse se justifier - dans la mesure où il a respecté les procédures bien sûr. Parce qu’il y a aura toujours quelqu’un qui va contester la décision en fonction de ses affinités, de sa sensibilité. Il faut donc que quelqu’un puisse avoir un pouvoir "discrétionnaire", pour ne pas dire "arbitraire".

Pensez-vous que cette perte de légitimité du directeur peut, à terme, mettre à mal la qualité de l’enseignement ?

Clairement oui. Je dirais même : "elle a mis et continue de mettre à mal" la qualité de l’enseignement. On laisse croire aux enfants qu’il est possible d’apprendre sans effort, sans contrainte. C’est une illusion lourde de conséquences. Le système néolibéral d’un côté, l’égalitarisme de l’autre - à force de répondre à toutes les demandes de l’enfant - vont à l’encontre de ce qui est nécessaire pour qu’il grandisse. Néanmoins, l’école catholique en Belgique a quand même pu prendre appui sur des valeurs, bien qu’elle n’ait plus la référence à la catholicité d’autrefois.

Quelle(s) solution(s) proposez-vous ?

Il faut revaloriser les valeurs d’antan mais d’une autre façon. Il faut relégitimer la fonction de directeur autrement. C’est ce que j’ai tenté de faire pendant deux années avec les intéressés. D’une part, via ce que j’appelle "le transfert". En psychanalyse, le transfert, c’est "ce que l’on suppose à l’autre de par sa propre histoire". On lui suppose un savoir. Les directeurs sont venus me voir, ils m’ont supposé un savoir, ce dont je n’ai pas abusé mais usé. Partant avec ce renfort-là, ils retournent à l’école, s’en sortent mieux car cela réinscrit leur légitimité. D’autre part, grâce à un éclairage par la rationalité de ce qu’implique la légitimité de cette place de directeur. Autrement dit, il faut leur expliquer pourquoi ils sont en difficulté et pourquoi leur place est différente. Hier, tout cela était noué dans la tradition. Aujourd’hui, cette tradition n’est plus. On ne suppose plus du tout au directeur un savoir quelconque, on lui suppose simplement d’être là "pour mettre des bâtons dans les roues". Cela doit changer.