La plus jeune fille du roi Léopold III et de Lilian de Réthy évoque en exclusivité l’intronisation du roi Philippe, le règne controversé de son père et son influence sur le roi Baudouin, le tabou de la rupture et la réconciliation familiale, ainsi que les critiques sur sa mère.


La princesse Esmeralda de Belgique est l’Invitée du samedi de LaLibre.be.



Cliquez sur l'image pour agrandir


Parlons d’abord de vous. En tant que journaliste, n’est-ce pas profondément frustrant de ne pas pouvoir exercer votre profession dans votre propre pays comme n’importe quel journaliste ?

Lors de mes études à Louvain, j’ai eu l’occasion de faire un stage à La Libre Belgique . Par la suite, j’aurais pu exercer ma profession en Belgique. Pourquoi pas ? A condition bien sûr de ne pas m’orienter vers politique intérieure ou l’actualité en rapport avec ma famille. Je me disais que ce serait plus simple de poursuivre ma vie personnelle dans l’anonymat en France, où j’ai fait de très nombreuses interviews d’hommes d’affaires, d’intellectuels, d’artistes ou de sportifs. Mais ce choix est davantage privé que professionnel.


La princesse Esmeralda avec Léopold III


La dernière crise politique belge vous a inquiétée. Vous pensez que la séparation de la Belgique est ‘possible’ ?

On a souvent l’impression en Belgique qu’on est au bord du gouffre et que cela pourrait arriver très vite. Jusque-là, on s’est maintenu, mais quand on vit à l’étranger, c’est certainement une crainte... oui, d’autant que tout le monde vous demande si la Belgique va éclater. Heureusement que j’ai des proches en Belgique qui me permettent d’avoir une vision plus rationnelle.

Que retiendrez-vous des 20 ans de règne d’Albert II ?

Tout le monde lui reconnaît un parcours sans faute ! Au niveau politique, il était présent, sans pour autant trop intervenir sur le plan institutionnel. Il était rassembleur, comme un ‘sage’ garant de l’unité. C’était une figure à laquelle les gens pouvaient se référer. Plus globalement, il faut dire aux jeunes que la dynastie belge, encore récente, a offert une série de rois hors du commun liés à des évènements très importants dans notre Histoire. Je trouve qu’on peut en être fier.

Depuis le 21 juillet, avez-vous été en contact avec le roi Philippe ou la reine Mathilde ?

Pas depuis, non. Je rentre de vacances, j’ai donc suivi cette journée de loin grâce à mon ordinateur. Je trouvais cela très émouvant ! On a eu le sentiment d’une ferveur populaire réelle et d’un rassemblement autour du roi qui partait et de celui qui arrivait. Je crois que même les gens qui ne sont pas monarchistes ont dû ressentir cela comme un moment spécial. Cette journée a marqué un changement. Pas seulement d’âges, mais aussi d’approche. On évolue dans le sens voulu par les gens.

Les 2 branches de la descendance de Léopold III (enfants d’Astrid d'un côté, ceux de Lilian de l'autre) ont connu une rupture peu après le mariage de Baudouin et Fabiola. D’après votre vécu ou les dires de votre père, quelle est la cause principale de cette fracture ?

Vous savez, j’étais très petite, j’ai donc vécu cela sans le vivre… avec tout ce qu’on peut dire ou imaginer. Comme dans d’autres familles, il y a des mésententes et des quiproquos qui ne permettent pas de savoir exactement ce qui s’est passé. Une branche familiale a une version, l’autre branche a une autre version. Mais les plus jeunes - ma sœur, mon frère et moi - étions tenus assez à l’écart de toutes ces discussions et polémiques. Honnêtement, on n’a pas été mis au courant de ce qui se passait. Je ne pourrais pas vous dire les vraies causes de ces évènements…

A vous entendre, votre famille a vécu ce que de nombreuses familles recomposées traversent…

Certainement. C’était une famille moderne, l’une des premières ‘recomposées’ avec tous les problèmes et avantages que cela comprend.

Votre père vous confiait-il être 'meurtri' par cette division… ou c’était un sujet tabou ?

Peut-être, car il n’en parlait pas. Pour dire la vérité, il avait des contacts avec ses enfants et petits-enfants. Sans doute pas autant qu’il aurait voulu, mais il avait des contacts.

Plusieurs scenarii circulent quant au ‘moment’ de la réconciliation. On évoque particulièrement la période après le décès de votre mère en 2002…

Oui, je crois qu’on peut dire que c’est à ce moment-là. Il y a eu un rapprochement sous le règne d’Albert II, qui avait le sens et la volonté de rassembler la famille.

Le 25 septembre prochain, cela fera 30 ans que votre père est décédé. Avez-vous l’impression que l’image du roi  ‘controversé’ a changé dans l’opinion publique ? Le temps a-t-il apaisé les choses ?

Je le pense. Il y a eu une littérature abondante sur le sujet, avec des titres outrés d’un côté comme de l’autre. Cela s’est apaisé, il y a eu des ouvrages d’historiens sérieux qui remettent les choses à leur place sans les passions exacerbées de l’époque. Je l’espère aussi pour les jeunes, pour qu’ils puissent avoir une meilleure lecture de l’Histoire. Mais, on découvre encore des documents chaque année, donc le travail des historiens n’est pas terminé pour autant.

Revenons sur les moments-clés du règne de Léopold III. Il fut fort critiqué pour être resté en Belgique malgré l’occupation allemande. Il n’a jamais regretté cette décision, mais admettait-il en avoir sous-estimé les conséquences ?

Probablement. Les décisions qui ont été prises à ce moment-là, soit en pleine tragédie et bouleversement, alors que l’armée allemande venait de tout détruire en 18 jours, il a toujours pensé qu’elles étaient ‘justes’. Après, avec le recul, il a sans doute analysé les événements autrement. En écrivant ses mémoires, combien de fois ne m’a-t-il pas dit, ainsi qu’à ma mère, qu’il avait dû prendre cette décision de la rupture à Wynendaele au milieu de la nuit et après des semaines épuisantes. Il a été décrit comme étant ‘hagard’ à ce moment-là. Il m’a toujours dit que c’était au milieu de la nuit, qu’il était épuisé et plus lui-même lors de cette nuit tragique. C’est vrai que les discussions étaient sans doute trop exacerbées cette nuit-là. Il faut se remettre dans le contexte du moment. (NDLR : Le gouvernement choisit l’exil, mais Léopold III décide de rester en Belgique et auprès de ses soldats, à l’instar de son père Albert Ier lors de la Première guerre mondiale)

Il aurait pu changer d’avis le lendemain, ne s’est-il finalement pas entêté ?

Il m’a toujours dit : « C’est dommage que je n’ai pas pu garder un des ministres avec moi. »

Sa rencontre avec Hitler dans son Nid d’Aigle n’améliorera pas son image. A-t-il regretté ce rendez-vous ou la manière avec laquelle il l’avait expliqué ?

Il aurait sans doute voulu mieux l’expliquer. Mais je l’ai toujours entendu dire que - pour lui - c’était important de le faire. En y allant, il voulait aider les prisonniers et mettre fin à des mesures qu’il jugeait injustes et qui affectaient la population belge. C’est pour cela qu’il avait souhaité cette rencontre.

Votre père était perçu comme un ‘germanophile’, ce qui ne sous-entend aucunement qu’il avait la moindre affinité pour l’idéologie nazie, mais d’où venait ce côté de sa personnalité ? Il avait par exemple été avec votre mère en voyage de noces en Autriche.

Germanophile… sa mère était tout de même bavaroise. C’est un reproche que l’on a fait également à Albert Ier, le Roi Chevalier. Historiquement, la famille royale belge a des ascendances germaniques. Léopold Ier était un prince allemand. Léopold II a épousé une archiduchesse autrichienne et son frère, le comte de Flandres, a épousé une princesse allemande. C'est une culture qui fait partie de la famille. Mais cela n'implique nullement, qu'en temps de guerre, on choisisse l'autre camp !

A-t-il, comme certains hommes politiques à l’époque, cru à une victoire allemande au début de la guerre ?

Comme énormément de personnes face à cette armée qui semblait invincible, j’imagine qu’il a dû y penser… mais il ne me l’a jamais dit.

Dernier évènement, son mariage avec votre mère, Lilian Baels*, en pleine guerre. Certains parlent ici d’une ‘succession de gaffes’ : le fait de se marier d’abord religieusement ensuite civilement, avoir gardé cela secret, le voyage de noces en Autriche,… Quelle est votre interprétation de ces évènements ?

Pour moi, c’est d’abord un sujet très douloureux. C’est le mariage de mes parents. C’est assez dur à évoquer (émue) . Si on observe cela de manière neutre et impartiale, c’est évident que ce n’était pas le bon moment ! Ce fut même une catastrophe de se marier alors qu’il était prisonnier. Cela allait évidemment susciter des réactions très négatives. Mais pour eux, qui ne savaient même pas s’ils allaient survivre ou pouvoir se revoir s’ils ne se mariaient pas, c’était un vrai mariage d’amour. Pourquoi le mariage religieux d’abord ? Car ils voulaient éviter que cela soit connu à ce moment-là. Vous me direz que c’était très naïf de penser que cela puisse rester quelque chose de privé… Je pense que c’est réellement ce qu’ils ont estimé à ce moment-là.

De tous ces évènements, lequel votre père pointait-il du doigt comme étant fatal à son règne et à son image ?

Je pense que c’est son divorce avec ses ministres à Wynendaele. A partir du moment où leurs chemins se séparent, son rôle est complètement décrié et ses intentions mal analysées.


L'abdication de Léopold III en faveur de son fils Baudouin

Comment votre mère a-t-elle vécu le fait d’être une épouse ‘cachée’ ?

Elle, surtout elle, a hésité à se marier, car elle savait que ce serait très très difficile pour elle. Son père le lui avait d’ailleurs fortement déconseillé en lui disant que ce serait le choix ‘le plus terrible qu’elle puisse faire’. Elle avait 23 ans, était jeune, amoureuse et tous les deux étaient convaincus que c’était un acte privé. Cela semble aberrant, mais c’est ce qu’ils se disaient… Il est vrai qu'ils n'étaient pas sûrs d'avoir un avenir à ce moment-là.

Votre mère fut accablée, fort critiquée, traitée d’intrigante,... Elle se confiait souvent sur son état d’esprit face à tant de pressions, car elle ne disait rien publiquement ?

Elle avait très envie de réagir aux injustices! Elle aurait pu s’exprimer, mais ne l’a pas fait. Je pense qu’elle avait été bien drillée par mon père qui lui disait : « On ne répond pas, on ne se justifie pas ! » .

C’est une erreur de la part de votre père ?

Oui, je pense que c’est une erreur. Elle avait un caractère très fort, une personnalité très riche, mais très intransigeante. On aurait eu intérêt à connaître son point de vue, sa vie et les difficultés auxquelles elle a dû faire face.

A-t-elle tenté quelque chose pour changer son image ?

Non, rien justement. Dans les actes, elle s’est impliquée aux niveaux social et scientifique. A tel point qu’elle a reçu de nombreuses récompenses à l’étranger. En Belgique, c’est resté assez discret… elle le voulait ainsi. Elle avait peur qu’on la critique et qu’on lui reproche de se mettre en avant.

Mais en privé, elle se confiait ?

Oui beaucoup, à ses amis et à ses enfants, elle était ‘tout feu, tout flamme’. C’est un être très fort, très colérique, mais elle était aussi très chaleureuse.

Etre critiqué sans pouvoir répondre, c’est un peu le revers de la médaille pour tous les membres de la famille royale, non ? Encore aujourd'hui...

Bien sûr, mais on est à l’âge de la communication, tout est communication ! Aujourd’hui, on n’accepte plus qu’il n’y ait pas de message transparent. C’est donc évidemment un exercice et équilibre difficiles, mais il faut y arriver. Il faut évoluer et se moderniser, on n’est plus à l’époque des royautés derrière de grandes grilles dorées. Fini le temps des mystères et de l’acceptation.

Quelles étaient les relations  de vos parents avec Baudouin peu après son intronisation ? Vous écriviez dans un livre qu’il n’y avait pas d’influence du père sur le fils, mais les historiens – preuves à l’appui – estiment que la réalité de cette influence est ‘indéniable’…

Jeune, Baudouin était tellement attaché à son père et admiratif, qu’il a eu comme un rejet de sa nouvelle fonction. Il avait l’impression d’avoir usurpé le trône de son père. C’est évident qu’il demandait conseil à son père. Ce que j’ai voulu dire dans mon livre, c’est que mon père essayait de ne pas occuper une place trop forte ou imposante. Tant mon père que ma mère me l’ont toujours dit. Ils sont même souvent partis en voyage à ce moment-là pour éviter d’être trop présents.

C’est LA raison du déménagement vers Argenteuil, le gouvernement souhaitant y mettre un terme ?

On en parlait déjà avant 1960… Mais la famille ne souhaitant pas se séparer. Baudouin avait souvent demandé à mes parents de ne pas partir, car il avait besoin de ce cocon familial. A partir du moment où il s’est marié, c’était évidemment tout à fait différent. Il avait dès lors lui aussi soutenu cette idée…

Ce que vos parents ont mal vécu.

Ce fut un déchirement: ils étaient profondément attachés à Laeken où ils avaient vécu tellement de moments forts. Mon père, seul, tout d'abord puis avec ma mère, ils s'y sont mariés et nous y sommes tous nés, les trois enfants... Par la suite, heureusement, mes parents ont passé de très belles années au domaine d'Argenteuil...

 

Entretien : Dorian de Meeûs


* Lilian, une princesse entre ombre et lumière , Esmeralda de Belgique et Patrick Weber aux Editions Racine

Copyright photos  : Reporters, Photo News, Belga et IPM