Ces petits dealers de cannabis, actifs aux abords d’une école ixelloise, se retrouvent au tribunal pour trafic de drogue.  Audience  

Il y a Samy, Salah, Reda, Mohamed, Jeff, Augustin, Younes, Jonas, Najib, Molay, Naoufal et Nora - la seule fille. Ils ont vingt ans et habitent chez leurs parents. Sauf Naoufal et Samy, des "vieux" de 27 et 22 ans, qui sont en prison. Le banc des prévenus de la 45e chambre correctionnelle est trop étroit pour les accueillir tous. D’autant qu’il faut, en principe, séparer les deux détenus de ceux qui comparaissent libres. On se marche sur les pieds.

La présidente maugrée : "Théoriquement, vous devez vous mettre à dix sur ce banc. Ça va être une autre paire de manches ! Rien n’est prévu, bien sûr…" On doit aussi caser, à proximité, les (huit !) membres du corps de sécurité, les policiers et les avocats. On ajoute trois chaises, mais on ne peut pas repousser les murs. "Cela dit, ils sont jeunes : ils peuvent rester debout", lance la juge. Mais tout s’arrange. On finit par trouver quelques centimètres carrés pour chacun, en rangs serrés.

Le "Pablo Escobar" du quartier

Samy, Salah, Reda et les autres, ce sont "des potes" qui viennent du même athénée à Ixelles. Ils avaient l’habitude de fumer du cannabis. Ils ont viré dealers. "En gros, vous êtes tous là pour des faits de trafic de stupéfiants", résume la magistrate. La plupart regardent la pointe de leurs baskets. Nora, elle, lève la tête et fait "non" énergiquement : "Madame, je n’ai strictement rien à voir avec ça." Nora, c’est la sœur de Samy, le premier prévenu, et aussi la fiancée de Naoufal, le second inculpé. Elle aurait, à trois reprises, transporté de la marchandise de l’un à l’autre. "J’ai jamais touché à ce que mon frère fait. Je ne comprends pas ce que je fais là", insiste la jeune femme avec aplomb.

Samy est considéré comme le dirigeant de cette association qui vendait - principalement - du cannabis aux abords de son ancienne école. Le parquet le charge lourdement. Au départ, Samy opérait seul, avant d’élargir son business à deux ou trois potes. Il s’est ensuite cru dans un film, dit le parquet : il voulait devenir le "Pablo Escobar" du quartier qui pouvait assurer la livraison 24 heures sur 24 aux (anciens) élèves de cet athénée. La susbstitute décrit la mécanique de la bande : Samy avait trouvé un fournisseur; il était en contact avec de gros revendeurs, qui lui achetaient de grandes quantités, et il pouvait compter sur un réseau de petits vendeurs bâti sur sa bande de copains. Son beau-frère Naoufal, détenu pour braquage, lui prêtait assistance, en donnant des ordres depuis sa cellule .

A la rescousse du copain

A l’audience, Samy tente de minimiser son rôle. "Je consommais beaucoup trop et c’est de là que j’ai commencé à vendre. Tout seul." Enfin, sauf quand il était coincé à la maison, avec un bracelet électronique. "J’ai dû demander de l’aide pour prendre la marchandise : je ne pouvais pas sortir." Un des "petits" revendeurs intervient, à sa rescousse : "Samy gérait son propre business. Je l’aidais parfois, juste pour lui rendre service."

Le prévenu a des amis bien serviables, ironise la présidente. L’autre reprend, presque désarmant : "Je le voyais comme un ami, et pas comme un dealer. C’était sa vie."

Jonas non plus ne voit pas où était le mal. "Ce n’était pas des grosses quantités : un gramme, deux ou trois joints. Je ne trouve pas que le geste était énorme. C’était pour rendre service, comme aller acheter une cannette pour un copain."

Dans la bande, Augustin semble être le seul à avoir pris conscience de son rôle dans la chaîne. Sans accabler Samy, son ami, à qui il rend visite en prison. En aveux complets, il reconnaît avoir joué "la nourrice" (stocké de la marchandise au domicile de ses parents) et confectionné des pacsons. Il vendait déjà quand il était mineur. "J’avais une petite activité à mon compte pour financer ma consommation", reconnaît-il.

Jeff aussi "aidait parfois" Samy : il lui livrait de temps à autre 50 grammes en prenant une petite marge bénéficiaire de 30 euros et "une petite dépanne" (un pacson pour lui). "Je ne voyais pas mon implication comme très importante. Je faisais juste un transfert. Je ne le voyais pas comme un dealer."

Dans le smartphone de Samy, on a pourtant retrouvé un "fichier clients" riche de 600 noms répertoriés en différentes catégories : "potes", "anciens de l’athénée X"… Impossible pour les enquêteurs de les contacter tous. Ils ont sélectionné ceux qui appelaient le plus fréquemment. Tous ont reconnu leur dealer dans un panel de photos, ont précisé combien et depuis quand ils lui achetaient des pacsons. Dans la liste, il y avait des gosses de 14 ans.

Que faire de tous ces jeunes ? D’emblée, le parquet fait le tri entre les meneurs, qui voulaient "juste se faire un maximum d’argent", en se fichant pas mal de savoir que la drogue était vendue à des enfants, et la bande de petits vendeurs, "qui n’ont pas réfléchi un instant aux conséquences de leurs actes".

Pour Samy et Naoufal, "des braqueurs reconvertis en trafiquants de drogue", la substitute réclame des peines sévères : 50 mois de prison ferme pour le premier (plus 6 mois pour rébellion); 40 mois pour le second. Pour les autres gros poissons, qui sont dans le déni total, elle requiert des peines de 30 mois.

Sur le banc, Nora jubile

En revanche, pour les petites mains, des grands gamins dont certains sont toujours étudiants, le parquet se montre plus clément. La substitute ne s’oppose pas à une peine de travail de 300 heures (c’est le maximum) pour Augustin. Elle insiste : c’est à titre exceptionnel, au vu de son attitude et de l’absence d’antécédents judiciaires. Il est tout de même "le petit revendeur le plus actif pour les livraisons et les transports" et "son implication est importante, même s’il est très jeune". S’il ne preste pas cette peine de travail, il risque deux ans de prison. Même logique pour les autres petits dealers inconnus jusqu’ici de la justice - avec moins d’heures (250) parce qu’ils étaient moins actifs.

Et Nora ? Il y a "un léger doute", qui doit profiter à la prévenue : la substitute demande l’acquittement, "même si je crois qu’elle l’a fait". Sur le banc des prévenus, la jeune femme ne cache pas qu’elle jubile. Les autres membres de la bande seront fixés sur leur sort dans un mois.