Belgique

PORTRAIT

Il y a deux «Georges Pire» célèbres à Huy. Le premier fut prix Nobel de la paix en 1958 pour son travail en faveur des réfugiés après la Seconde Guerre mondiale. Dominicain, Georges Pire (qui plus tard prit le nom de Dominique Pire) fonda les Iles de paix consacrées à l'appui des populations rurales dans les pays en voie de développement. Il est décédé à Louvain en 1969.

L'autre Georges Pire (57 ans) a choisi de s'engager en politique avec comme éternel slogan: «Votez Pire, c'est mieux». Il est député permanent, on ne peut plus permanent puisqu'il fêtera l'an prochain ses vingt années au sein du gouvernement provincial liégeois. C'est presque inné: les députés permanents ont la désagréable habitude de collectionner force mandats. A titre gratuit, disent-ils souvent. Georges Pire a, en plus de sa fonction de député permanent, 16 mandats rémunérés. Cela faisait de lui un des haut gradés du Moniteur du 12 août 2005 (exercice 2004). Selon la version 2006, Georges Pire en a exercé 17 en 2005 puis en a abandonné 2. Il n'en a donc plus «que» 15.

Mais qui est donc ce Georges Pire, cet homme décrit comme l'un des plus puissants de la province de Liège? Côté face, Georges Pire se révèle plutôt énergique, efficace, voire visionnaire. Côté pile, le voici, intriguant, autoritaire, amoureux du pouvoir et des avantages qu'il procure.

Monsieur santé

Côté face. Ingénieur des ponts et chaussées, il fait ses classes politiques chez les principaux ministres libéraux des Travaux publics: Jean Defraigne, dans les années 70 puis Louis Olivier, début 80. Barré sur le terrain communal hutois par l'omniprésente Anne-Marie Lizin, il choisit de se porter candidat à la Province et dès 1987, devient député permanent. Très vite, l'homme, intelligent, grand travailleur, curieux, bouscule, innove dans le petit monde ronronnant dans lequel il débarque. Il fait de la santé «la» priorité de sa Province grâce une politique unique en matière de dépistages. Initiateur des «mammobiles», des cars itinérants chargés de dépister le cancer du sein (avec Marie Gillain et Annie Cordy comme marraines) puis des «prostamobiles» (avec Roger Laboureur comme parrain), il lance une vaste opération de dépistage de l'insuffisance rénale, avec le soutien de l'acteur français Richard Berry, lui qui a donné un de ses reins à sa soeur. Un bus «sex etera», pour les jeunes, se poste aux portes des principaux festivals de l'été. La santé est son obsession. Mangez des fruits et des légumes cinq fois par jour, clame-t-il. Il veut faire de sa Province un exemple de bonne santé et devient lui-même, selon sa propre expression «pommodépendant», incapable de se coucher sans avoir mordu dans une pomme. Il renonce à la cigarette, au café... mais il reste accro du pouvoir.

Proche des socialistes

Voici le côté pile. A la province de Liège, il vit mal la nomination du libéral Michel Foret au poste de gouverneur. Il craint que Michel Foret ne lui ravisse la place d'interlocuteur libéral privilégié auprès des socialistes sur le terrain liégeois. Dès lors, Pire sape le travail du gouverneur, organise des réunions de députés permanents en l'absence de Foret et ne le fait venir qu'une fois toutes les décisions entérinées. Car Georges Pire entend rester proche des socialistes. Ce qu'il est par nature et par intérêt. Il fut si proche d'André Cools que certains l'ont cru membre du «groupe de Flémalle», le cercle très fermé fondé par l'ancien maître. Aujourd'hui, il est l'intime du socialiste qui dirige tout à Liège, Michel Daerden. Ils se voient à Liège mais aussi en vacances dans le Sud de la France. Il est en bon terme avec tous les socialistes, y compris son ennemie de toujours, Anne-Marie Lizin. Ennemie, mais pour combien de temps?

Car à Huy, après bien des palabres, le MR local a renoncé à constituer avec le CDH, Ecolo et quelques personnalités indépendantes, une liste d'union. C'était là, pourtant, la seule manière de renvoyer le PS hutois dans l'opposition. Affaiblie par certains dossiers locaux (la consultation sur le parc des Récollets, la construction du Corso, le ring) Anne-Marie Lizin n'est plus certaine d'obtenir sa confortable majorité absolue. Dès lors, elle aura peut-être besoin d'un allié le soir du 8 octobre. Le MR pourrait faire l'appoint, lui qui, sous l'influence de Georges Pire, a décidé de déposer une liste libérale «pur jus», conduite par la transparente Isabelle Lissens, députée régionale. Beau cadeau à Anne-Marie Lizin. Georges Pire poussera la liste hutoise mais a prévenu qu'il voulait rester député permanent.

Trouvez la femme

Le sera-t-il encore après les élections? Il reste l'homme fort du MR, à la députation permanente. Son collègue, Olivier Hamal, n'a ni son passé, ni ses relais. Mais chaque députation permanente devra à l'avenir comprendre au moins une femme. A Liège, il n'y en a jamais eu! Les socialistes liégeois (vive la rénovation...) ont décidé que la femme serait «fournie» par l'allié à la Province, à savoir les libéraux. Dans ce cas, qui de Pire ou de Hamal se retirera? Didier Reynders n'a pas tranché. En fait, il n'est pas exclu qu'Elio Di Rupo impose quand même aux mâles socialistes liégeois de se sacrifier. Ainsi, à Liège, comme au niveau fédéral, libéraux et socialistes se ménagent de plus en plus...

Venons-en à l'actualité du jour: les mandats de Georges Pire. Georges Pire est un grand collectionneur. Au classement officiel il a le plus de mandats rémunérés. Mais il l'affirme: il ne dépasse pas la limite imposée, à savoir une fois et demi la rémunération d'un député fédéral. Toutefois, quand on décortique la liste des sociétés où il était précédemment mandataire, on remarque qu'à la Socofe, par exemple, son nom a été remplacé par MC Connect. Or qui sont les actionnaires de MC Connect? Georges Pire (50 pc) et Marie-Claire Lakaye (50 pc) qui n'est autre que sa femme. Rien d'illégal affirme Georges Pire: MC Connect ne touche que les mandats que Georges Pire perçoit «à titre privé». Privée, la Socofe? La Socofe gère les intérêts communaux et intercommunaux wallons dans le domaine de l'énergie. «La société a été créée pour le jour où je me retirerai de la politique. Il permet aussi à ma femme d'avoir une activité professionnelle», dit-il.

Et si MC Connect était plutôt un dispositif d'ingénierie fiscale qui permet à la «personne physique» Georges Pire d'être moins taxée. Car s'il respecte la loi, il ne respecte certainement pas l'esprit de la loi. Georges Pire admet d'ailleurs que l'initiative de la création de MC Connect peut jeter un certain trouble. «L'idée de la création de MC Connect, confesse Georges Pire, m'est venue quand j'ai vu que d'autres le faisaient...» Qui ? Motus. Mais il l'affirme: il va mettre de l'ordre dans tous ses mandats. «Mon objectif, dit-il, est de ne garder que mon mandat de député permanent et d'assurer l'autre moitié de ma rémunération en ne conservant que la présidence du Conseil d'administration de la Sofico».

Le reste? De simples jetons de présence... auxquels il serait prêt à renoncer. Il exercerait alors ces mandats-là à titre gratuit. A vérifier dans sa prochaine déclaration de mandats en 2007.

© La Libre Belgique 2006