Belgique

Depuis 2007, Peter de Caluwe est le directeur général de la Monnaie. Il est également le premier des quatre témoins rencontrés par La Libre Belgique pour sa série de la rentrée, "Ce qui doit changer en Belgique". Le natif de Termonde s'est prêté au jeu et a répondu à cinq questions sur l'avenir du pays.

Quelle serait votre définition de la Belgique ?

Elle reste un pays central en Europe, un pays radicalement fédéral qui doit pouvoir fonctionner comme un exemple radical pour toute l’Europe. La Belgique est le mini-visage de l’Europe. Tous les courants qui veulent fragmenter toujours plus, aller vers le plus petit sont mauvais. Il faut au contraire, regarder vers le plus grand tout en veillant à ne pas éloigner les dirigeants des populations. La Belgique est un pays qui a pu, au cours des siècles, construire la formule idéale pour l’Europe. Une formule qui doit certes évoluer mais si le modèle belge ne devait un jour plus fonctionner, ce serait toute l’Europe qui ne fonctionnerait plus. Séparer la Belgique n’est en rien une solution.

Quelles sont les choses qui doivent changer dans notre pays dans les années qui viennent ?

Nous avons fait un pas très important dans l’organisation du pays avec le communautaire comme épée de Damoclès. Il faut maintenant arrêter de parler de ça et pas seulement comme on dit parce qu’il faudrait parler d’économie. Le communautaire n’intéresse pas les gens. Ce dont il faut parler, c’est de social, de culture, d’éducation. Ce sont les vrais leviers d’émancipation de chacun. On pense trop à nourrir nos tripes et pas assez à nourrir les esprits. Si on ne choisit pas les vraies priorités de la culture et de l’éducation, on créera une génération sans racines, sans Histoire, qui croira sans réfléchir tous les discours populistes. Nous avons beau avoir des difficultés économiques, le pays reste sain et dans ce cas, ne pas investir plus dans la culture et l’éducation est une aberration. Arrêtons de négocier comment scinder les compétences et regardons plutôt ce qu’on peut encore continuer à faire, voire refaire, ensemble. L’identité belge existe, je l’ai vécue. Après avoir travaillé 16 ans aux Pays-Bas, je suis revenu en Belgique et je fus directement confronté aussi à la culture francophone. Je peux dire que je suis plus proche d’un Namurois que d’un habitant d’Amsterdam alors pourtant que je partage sa langue et que j’y ai vécu si longtemps. L’identité n’a pas à voir avec la langue, mais bien avec une vision commune.

Quelle est la réforme prioritaire urgente dont la Belgique a besoin ?

C’est Bruxelles. Il faut une idée visionnaire pour Bruxelles qui dépasse ses sempiternels débats sur le territoire et les populations. Arrêtons de propager des mensonges. Bruxelles est le vrai nœud économique du pays, la capitale. Il faut une ville ouverte, une région plus large que la Région bruxelloise, qui incorpore une partie des deux Brabants dans un grand ensemble économique et central qui deviendra une vraie force pour tous en Belgique. On dit que Bruxelles n’a pas d’argent, mais si on regarde les choses objectivement, elle pourrait largement s’autofinancer si tous les gens qui viennent y travailler y payaient en partie leurs impôts. Il faut donner à Bruxelles, un statut, une stratégie internationale. Il faut y développer aussi une vision radicale en terme de culture et d’enseignement.

De nombreux commentateurs pensent que 2014, avec les élections fédérales et régionales, sera une année décisive pour l’avenir de la Belgique. Est-ce votre sentiment ?

Il faut arrêter de dire à chaque élection que ce sera la "mère de toutes les élections". C’est une idée "auto-prophétique", à force de la dire elle se réalisera. Je sais que le gouvernement a quelques problèmes pour l’instant, mais ce gouvernement est en place, il a un programme, un travail à continuer. On a peur d’un parti (la N-VA) qui n’a même pas encore dévoilé son programme. Il faut arrêter d’être fasciné par eux. La N-VA, on l’a bien vu, n’a pas la solution. Il ne faut pas avoir peur. Par ailleurs, je regrette qu’on n’ait toujours pas de circonscription fédérale. En Flandre, personne ne peut voter pour ou contre Di Rupo, le Premier ministre de tout le pays. Et les Wallons ne pouvaient pas voter pour un Premier ministre flamand. C’est totalement aberrant. C’est je pense, le seul pays où cela se passe que lors d’élections fédérales, une partie des gens ne puissent pas voter pour les gens qui étaient au pouvoir.

Le Belge est-il conservateur ou progressiste ?

Historiquement, il était progressiste, mais il est devenu petit bourgeois, beaucoup trop conservateur. Il faut retrouver nos racines humanistes, renaissantes, ce modèle qui a généré une culture que nous avons si bien exporté. Il faut retrouver l’audace des générations précédentes. Il faut voir celle née de l’après 68, avec Hugo Claus, Gérard Mortier, Ivo Van Hove, Jan Hoet, Frie Leysen, Bernard Foccroulle, Frédéric Flamand, Anne Teresa De Keersmaeker, nos grands chefs baroqueux, les films des frères Dardenne, ce fut formidable car elle naissait d’une particularité belge : la mise en harmonie des différences. Quand on voit dans le monde le mot Bruxelles, c’est en général négatif car il est alors associé aux règles bureaucratiques de l’Union européenne. Mais quand on parle positivement de Bruxelles, c’est toujours pour évoquer la culture qui y vit. La génération nouvelle doit puiser encore dans ce modèle d’harmonie dont nous sommes des maîtres et qui est la clé de la démocratie. Nous devons aussi réinventer l’homme et le mettre au centre de tout. Peu à peu, l’appartenance des choses nous a échappé, on ne sait plus qui est en charge de quoi, qui est notre leader, qui crée aujourd’hui les objets de notre environnement, qui veut aujourd’hui la guerre en Syrie après avoir été si longtemps à la table des dictateurs du Moyen-Orient.

La suite de l'entretien avec Peter de Caluwé, consacrée à la nouvelle saison de la Monnaie.