C’est un dossier de traite des êtres humains emblématique qui a abouti lundi devant le tribunal correctionnel de Gand, qui a fixé l’affaire à une nouvelle audience en février. Tout part d’une dénonciation anonyme en 2008 : des personnes venues d’Europe de l’Est travailleraient pour des salaires de misère dans les toilettes de restoroutes Carestel en Flandre orientale : à Wetteren et à Drongen sur l’autoroute de la mer et à Kalken, sur l’E17 (Gand-Anvers).

L’auditorat du travail de Gand a fait ses calculs : les travailleurs gagnaient en moyenne 3 euros l’heure, soit un tiers du minimum légal pour un travail 7 jours sur 7, jusqu’à 15 heures par jour. Ils étaient conduits sur place en camionnette par le sous-traitant, la société allemande Kronos, dirigée par un homme d’origine grecque et kazakhe, Thomaidis Charalampos. Des hommes de main de Kronos récoltaient dans des sacs la plupart des pourboires.

Pour l’auditorat du travail, les pratiques de Kronos sont de type mafieux. Les travailleurs, venus du Kazakhstan, de Moldavie ou de Roumanie étaient recrutés via des petites annonces en Allemagne. Un contrat leur était proposé, qu’ils s’empressaient de signer sans comprendre qu’il prévoyait un statut d’indépendant. Ce qui permettait de les "détacher" en Belgique sans devoir répondre aux conditions salariales belges. Cette problématique des "travailleurs détachés" est pour le Centre pour l’égalité des chances et de lutte contre le racisme (CECLR), qui s’est constitué partie civile, un des éléments emblématiques de ce dossier. "On s’est aperçus qu’il y a là énormément d’abus et bien plus : de la fraude sociale, de la traite des êtres humains. C’est un des effets pervers de la libre circulation", relève Edouard Delruelle, directeur adjoint du CECLR.

Kronos n’est pas seul à être poursuivi : l’auditorat du travail a cité Carestel car il estime qu’il ne pouvait qu’être au courant des faits. Comment pourrait-il en être autrement quand Kronos versait à Carestel entre 150 et 260 euros pour obtenir le marché des toilettes, raisonne l’auditorat. Et ce, d’autant plus que le parquet de Turnhout avait informé Carestel des pratiques dans le milieu. M. Delruelle voit dans cette problématique du donneur d’ordre le deuxième enjeu de ce dossier. "En traite des êtres humains, il est très difficile de prouver que celui-ci est au courant : souvent il y a un système en cascade. Mais il faut être prudent : on ne peut mettre une épée de Damoclès sur toutes les entreprises", conclut M. Delruelle qui voit dans ce dossier une forme "d’esclavage moderne" .