Belgique

L’économiste Philippe Defeyt de l’Institut pour un développement durable vient de sortir sa dernière étude. Pour lui, on sous-estime l’ampleur réelle de la crise 2008-2013, chiffres à l’appui.

En quoi l’ampleur de la crise est-elle sous-estimée ?

Le fait que cette crise dure depuis longtemps nous empêche peut-être de prendre la réelle mesure et gravité de ce qui s’est passé ces cinq dernières années. Nous n’avons pas été techniquement en récession pendant cinq ans mais la durée de la crise est quelque chose d’inédit en Belgique dans l’histoire économique de l’après-guerre. Un indicateur qui concerne un maximum de personnes, c’est le pouvoir d’achat moyen par habitant : il a reculé massivement puisque nous sommes revenus en 2013, à peu de chose près, au niveau de 2000. Et la crise a raboté le pouvoir d’achat par tête d’environ 5 % depuis 2009. Si le pouvoir d’achat recule, c’est en raison de la hausse du chômage, d’indépendants qui ont vu leurs revenus diminuer, etc.

Oui mais la Belgique ne s’en est pas trop mal sortie par rapport à d’autres pays européens…

C’est vrai, d’une manière générale, il faut noter que dans cette crise, la Belgique semble s’être comportée relativement bien et tant mieux. On a sauvegardé l’essentiel, notre système de protection sociale. Mais ce n’est pour cela qu’il n’y a pas dans la collectivité belge des personnes qui ont subi, plus que d’autres, le contrecoup de cette crise et parmi elles celles qui ont perdu leurs emplois ou n’ont pas trouvé un, notamment les jeunes. Mais des dégradations de pouvoir d’achat bien plus importantes ont eu lieu dans d’autres pays européens, comme la Grèce ou l’Espagne où le recul de l’activité et du niveau de vie sont sans aucune mesure comparable avec ce qui s’est passé chez nous.

Autre chiffre interpellant de votre étude : l’emploi privé est revenu à niveau de 2008…

Après une progression régulière tout au long de la décennie 2000, à partir de 2008, il y a une quasi-stagnation de l’emploi privé. L’emploi salarié privé total - en dehors des titres services - est en effet en 2013 (NdlR : 3,67 millions) revenu à son niveau de 2008. Pourquoi prenons-nous ce critère de l’emploi en dehors des titres-services ? Car ces emplois ne sont pas reproductibles à l’infini et sont hautement subsidiés. Cette évolution durant la crise pose des questions sur la capacité de notre économie à créer des emplois durables et suffisants pour résorber le chômage, une fois que ce système des titres-services n’en créera plus.

Nous approchons de nouvelles élections. Qu’attendez-vous du monde politique ?

Avec le recul nécessaire, il faut regarder ce qui s’est passé dans notre économie. Et nous poser la question suivante : pensons-nous que reproduire les vieilles recettes va véritablement nous aider à résoudre les questions de chômage et de précarité ? Quand je parle de vieilles recettes, je pense à une énième réduction des cotisations sociales patronales ou le xième plan de relance. Année après année, on constate qu’un certain type de développement économique est en train de s’épuiser. Comme citoyen et économiste, j’aimerais que ces questions soient un des thèmes de la campagne électorale à venir.

Que faudrait-il faire, selon vous, en priorité ?

Si il y a aujourd’hui une politique qui a un impact social majeur mais aussi un impact économique, c’est bien celle qui se focaliserait sur le secteur des logements. Avec la réserve évidemment qu’une partie des emplois dans la construction bénéficie à des personnes qui viennent d’autres pays… Nous savons que nous avons besoin de logements dans notre pays. La meilleure manière de peser sur les prix des logements - à l’achat ou à la location - c’est d’avoir une offre suffisante. Celle-ci est insuffisante pour le moment et l’augmentation du nombre de logements l’est aussi. Je pense que cela doit être une priorité absolue. C’est la meilleure des politiques sociales que l’on puisse faire aujourd’hui. Si on parvient à freiner l’évolution du coût des logements et des loyers, on rend un service inestimable à toutes les personnes en difficultés économiques et financières. C’est un enjeu majeur pour moi.