Il n'y a pas une semaine qu'a eu lieu le drame de Nivelles, et déjà des interrogations graves se posent à l'égard de l'attitude des médias et du rôle que certains de ceux-ci pourraient jouer dans la "fabrication" d'un sentiment au sein de l'opinion publique et dans le cours même de l'enquête judiciaire.

Au lendemain des faits, interrogé par l'agence Belga sur le comportement des médias, François Heinderyckx, professeur de sociologie des médias à l'ULB, avait précisé que face à l'incompréhension totale de la population à l'égard d'un geste qui "dépasse l'entendement", il était normal que les médias tentent de répondre à un questionnement aussi fort. Il précise : "Chacun de nous avait besoin qu'on nous explique. Ce n'était pas malsain qu'on veuille comprendre".

Dérapage

En revanche, il espérait qu'on ne déborde pas ce cadre avec des détails sordides. Indiquer que les cinq enfants avaient été tués à l'arme blanche était nécessaire; préciser qu'ils ont été égorgés et dans quel ordre relève du dérapage, ajoute le professeur de l'ULB.

Ces informations ont été fournies par les autorités judiciaires, ce qui est généralement considéré par les médias comme légitimant leur diffusion. Mais qu'en est-il des informations recueillies par les journalistes eux-mêmes au cours de leur propre enquête auprès des riverains, de la famille et des enseignants ? C'est alors aux responsables des médias de juger eux-mêmes, en fonction de la déontologie générale ou de celle qu'ils appliquent habituellement, s'il est opportun ou non de les publier.

Et, à ce sujet, Benoît Grevisse, membre de l'Observatoire médiatique de l'UCL n'a pas de mots assez durs pour qualifier l'attitude d'un journaliste de presse écrite qui a lui-même informé du carnage la soeur de la maman, avant de recueillir à chaud ses réactions, et de raconter le tout par le menu dans ses éditions du lendemain. "C'est une intrusion inacceptable dans la douleur des victimes et des proches", juge-t-il.

Que penser alors de ce qui s'est passé ce week-end sur les deux chaînes de télévision, RTL-TVI d'une part, la RTBF d'autre part ? La première ayant diffusé dans son journal des déclarations de la soeur de la maman des cinq enfants assassinés, mettant clairement en cause leur propre mère mais aussi le père des cinq enfants, ce dernier s'est ensuite exprimé en direct dans l'émission "Mise au point" de la seconde, dimanche midi. Pour François Heinderyckx, il ne s'agit même plus de déontologie, mais d'intrusion anormale dans l'enquête judiciaire : "Que des personnes aussi centrales dans l'enquête puissent ainsi faire passer leur point de vue, cela revient à instrumentaliser les médias. Or, des affaires précédentes ont montré combien le fait de voir l'opinion prendre fait et cause pour tel, ou telle, peut réellement peser sur le cours judiciaire"

Quant aux médias en question, ils sont manifestement pris par le jeu de la concurrence. "Présenter de telles interventions comme des "témoignages exclusifs" a quelque chose d'insupportable. Dès qu'on se place sur ce terrain, plutôt que celui de l'information et du décryptage, le dérapage est inévitable. Manifestement, on n'a pas retenu les leçons du passé", assène François Heinderyckx. Le risque de voir les uns et les autres soutenir la thèse des témoignages dont ils ont eu chacun l'exclusivité n'est pas loin, remarque encore Benoît Grevisse. Et on se souvient des ravages provoqués par de tels clivages médiatiques, par exemple entre les "croyants" et les "incroyants" dans l'affaire des réseaux pédophiles.

Un autre malaise

Benoît Grevisse met en avant un autre malaise, celui autour de la diversité culturelle, qui peut conduire à un phénomène de "médiatiquement correct". Les médias ont peur, par exemple, de stigmatiser la réalité du mariage mixte; alors, ils l'abordent, mais de manière détournée ou rentrée. "Déjà à Binche, avec la mort du jeune Yannick, on a bien senti que l'origine africaine du jeune homme provoquait un trouble chez les journalistes". Ces derniers redoutaient visiblement de l'aborder pour qu'on ne les accuse pas de générer une hypothèse raciale, avec toutes les conséquences que cela peut avoir, comme on l'a vu récemment dans les banlieues françaises. "Il faudra aussi clarifier ce malaise", conclut Benoît Grevisse.