Entretien

Il est vice-président du MR mais défend la stratégie de Joëlle Milquet, la présidente du CDH. Entretien avec Gérard Deprez, président du Mouvement des citoyens pour le changement (MCC).

Depuis les élections, il n'y a toujours rien de concret sur la table : 80 jours perdus ?

En tant que président du PSC, j'ai participé à la formation de 5 gouvernements. Je n'ai pas le souvenir d'une seule négociation dans laquelle, au bout de 80 jours, on en était encore à désigner un explorateur ou un éclaireur, c'est-à-dire au point zéro en termes opérationnels.

Que doit faire l'explorateur, Herman Van Rompuy ?

D'abord bien vérifier que les quatre partis veulent tous faire réussir l'orange bleue, qu'ils s'inscrivent dans une dynamique de la réussite et non du blocage voire de l'échec.

Qui traîne les pieds ? Toujours le CDH ?

Non. Il faut vérifier la volonté du cartel CD & V/N-VA d'entrer dans une orange bleue. Ce n'est pas uniquement une question de volonté, mais d'engagement réel. C'est la raison pour laquelle le choix d'Herman Van Rompuy s'imposait.

Ce qui bloque, ce n'est pas tellement le choix des partenaires, c'est aussi la méthode...

Là, je suis en parfait accord avec Joëlle Milquet : l'orange bleue ne disposant que d'une majorité simple, on ne peut demander, lors de la formation du gouvernement, que des engagements qui peuvent être tenus à la majorité simple puisque c'est la seule que cette majorité pourra contrôler. Tout ce qui implique une majorité des deux tiers devra être traité, parallèlement, dans un autre cadre, selon une autre formule, avec une autre échéance.

Il faut découpler la négociation...

C'est ma conviction. Mais à partir du moment où l'on découple, si on veut faire des choses à la majorité des deux tiers, comme le demandent les partis flamands, il faudra trouver une formule dans laquelle on associe, et dans la discussion et dans le vote, des partenaires qui permettront d'avoir les deux tiers.

Comme d'autres, plaidez-vous pour que ce soient les socialistes ?

Oui. Tel était aussi le sens de la note de Jean-Luc Dehaene.

Il y a toujours des blocages : la N-VA veut "tout, tout de suite".

La N-VA doit accepter que le gouvernement ne puisse pas tout régler en son sein et notamment pas ce qui requiert la majorité des deux tiers.

Puis il y a cette analyse différente au sein du MR entre Olivier Maingain (FDF) et vous sur la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde...

Olivier Maingain répète que le problème de BHV ne pourra être réglé qu'à la majorité des deux tiers puisqu'il dit : pas de scission sans élargissement territorial. Mais s'il exige à présent une discussion aux deux tiers et que les partis flamands veulent un règlement de BHV avant d'entrer dans un gouvernement, on crée toutes les conditions de l'impasse. Alors, il n'y aura pas d'orange bleue.

Vous voulez scinder BHV à la majorité simple, sans compensation solide pour les francophones ?

Non. Ce n'est pas cela. Soit les négociateurs parviennent à un accord sur BHV à la majorité simple. Soit BHV ne sera pas dans l'accord de gouvernement mais bien dans la négociation parallèle. Il faudra trancher.

Peut-on trouver une solution équilibrée à la scission de BHV à la majorité simple ?

C'est possible mais il faut trouver des compensations que les francophones estiment légitimes par rapport à leurs concessions.

Lesquelles ?

Des conditions minimales doivent être rencontrées : que tous les francophones de l'actuel arrondissement de Hal-Vilvorde puissent continuer à voter pour des francophones et que toutes les voix francophones soient comptabilisées pour permettre d'avoir un maximum d'élus francophones. Pour Olivier Maingain, il faut en plus une extension de Bruxelles.

Maintenant que l'on parle de BHV, c'est plutôt au MR qu'il y a des Monsieur "Non".

J'ai l'impression qu'Olivier Maingain est intervenu comme la Sainte Inquisition et excommunie ceux qui ne partagent pas le dogme tel qu'i l'a défini.

Le président du MR, via son porte-parole, donne raison à Olivier Maingain : c'est lui, dit-il, qui a négocié aux côtés de Didier Reynders, pas vous...

Si la Congrégation pour la Foi s'est prononcée, je n'ai pas d'autre choix que de m'incliner ou de devenir protestant...

C'est-à-dire de retourner au CDH ?

M'incliner ou devenir protestant...

Comprenez-vous certaines des revendications flamandes ?

Si vous me demandez si je comprends les aspirations de certains Flamands séparatistes, je dis non. Si je souscris aux insultes de Bart De Wever, patron de la N-VA, à l'égard de la monarchie, je dis non. Si j'apprécie l'alliance entre le CD & V et la N-VA, je dis non. Mais si vous demandez si je comprends les demandes flamandes concernant la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, je dis oui. Mais je répète que je ne suis pas prêt à l'accepter sans garanties qui respectent le droit des francophones. Si vous me demandez si je comprends les demandes des partis flamands qui souhaitent utiliser les soldes budgétaires importants, dégagés au niveau du gouvernement flamand, pour les affecter à certaines priorités politiques alors que le stade actuel de la réforme de l'Etat les en empêche... oui, je les comprends.

Quelles demandes faut-il absolument refuser ?

Je pense qu'il faut refuser les dispositifs qui portent atteinte à la solidarité nationale (la Sécurité sociale) et les dispositifs qui visent, par la voie fiscale ou réglementaire, à créer deux espaces économiques en Belgique et à faciliter les délocalisations ou des déplacements de population.

La génération qui vous a suivi a-t-elle biaisé le fédéralisme d'union que vous aviez mis sur pied avec d'autres ?

En 92-93, les francophones avaient accepté de participer à ce que les Flamands appelaient "la dernière phase de la réforme de l'Etat". On connaît la suite. Mais nous avons sous-estimé l'effet d'entraînement de l'autonomie conféré à des Régions qui n'ont pas de difficulté à financer des politiques nouvelles. Nous avons aussi sous-estimé l'impact négatif qu'allaient avoir, dans une partie de l'opinion publique flamande, la faiblesse économique de la Wallonie et les transferts financiers que cela implique.

On peut donc freiner la soif d'autonomie par un redressement accéléré de la Wallonie ?

Sans redressement plus économique de la Wallonie, nous irons de déboires en déboires au niveau de l'organisation de l'Etat.

Pour finir où ?

Pour finir mal.

Les francophones pourront-ils éviter de mettre de l'ordre dans leurs institutions ?

Non. J'ai mis du temps pour admettre que le processus institutionnel n'est jamais fini. Un Etat est adaptable en permanence en fonction des rapports de force internes. Les francophones doivent se mettre au travail.

Et fusionner Région et Communauté ?

A l'évidence, les structures actuelles sont bancales.

Les présidents francophones ont donc commis une erreur ?

Oui, je reconnais l'erreur passée. Y compris la mienne.

On vous entend souvent soutenir Joëlle Milquet...

Non, j'ai choisi de soutenir l'orange bleue. Et si je soutiens l'orange bleue, je dois créer les conditions dans lesquelles les rapports entre le CDH et le MR ne sont pas des rapports d'agressivité mais bien de connivence, dans une dynamique de réussite. Pour l'instant, "dat bestaat niet".

Vous voulez dire que Didier Reynders ne sait pas s'y prendre avec Joëlle Milquet...

Je conçois que Joëlle Milquet ne soit pas facile à manier !

Yves Leterme vous a-t-il convaincu ?

Jusqu'à présent, il n'a pas été bon. Il n'a finalisé aucun dossier. Il n'a pas réussi à créer la confiance, il a démissionné trop vite. Objectivement, il a raté...

Les 800000 voix d'Yves Leterme l'imposeront au "16" rue de la Loi ?

Vous n'aurez pas d'orange bleue sans Yves Leterme comme Premier ministre. Il appartient au parti le plus important et il est l'homme politique qui a fait le plus de voix. Si ce n'est pas lui, qui cela peut-il être ?

Jamais vous ne faites référence à Didier Reynders, dont l'intelligence est louée par tous...

Si en Belgique, pour être Premier ministre, il suffisait d'être intelligent, je l'aurais été ! (Gros éclat de rire...)