En cas de conflit de voisinage, il est mieux de trouver une solution avec son voisin. Tout le monde vous le dira. Si ce n’est pas possible, il y a le juge de paix, compétent pour les problèmes liés au logement. Mais si des coups se perdent, c’est le tribunal correctionnel qui prend le relais.

C’est une de ces affaires qui était jugée mercredi à Bruxelles. Il aura fallu deux heures à la juge pour tenter de démêler les fils de cet écheveau lié à une simple place de parking - qui n’appartient à aucun des protagonistes.

Le prévenu - appelons-le Patrick - a 49 ans. C’est un grand homme tout sec, au visage marqué. On apprendra en cours d’audience qu’il a un passé de toxicomane : 20 ans de dépendance à l’héroïne, cela laisse des traces. Il a déjà été condamné, entre autres pour coups et blessures.

En novembre 2012, date des faits qui lui sont reprochés, il était en dépression. Il buvait. Aujourd’hui, dit-il, tout cela est du passé. Il reprend pied et vit sous la mutuelle. Mais on le sent : il peut monter très vite dans les tours. Tout l’inverse de son vis-à-vis, qui s’est constitué partie civile.

David - nommons-le ainsi - a un visage d’une extrême douceur. Ce gérant d’une société de transport est originaire d’Afrique noire. Si les deux hommes se retrouvent au tribunal, c’est parce que David se plaint d’avoir été frappé par Patrick qui, en plus, aurait dégradé sa voiture. Et pas qu’un peu…

Patrick, qui occupait un appartement au rez-de-chaussée, est propriétaire de son logement. David louait au deuxième étage. Cet immeuble compte cinq emplacements de parking au sous-sol. L’un appartient Patrick. D’autres n’ont pas trouvé acquéreur. David - qui a déménagé en 2013 à cause des problèmes avec Patrick, dit-il - y stationnait sa voiture. Ce qui n’était pas du goût de Patrick.

- "Cela vous dérangeait ?", lui demande la présidente.

- "Pas du tout", répond celui-ci du tac au tac.

- "C’était quoi alors le problème ?"

- "Le problème c’est qu’il ne payait rien. Il n’avait pas le droit de mettre sa voiture là".

- "Sur votre emplacement ?"

- "Non, non."

- "Sur celui de qui ?"

- "De personne".

- "Et en quoi cela vous gêne-t-il ?"

- "C’est moi qui fais le nettoyage".

- "Et la loi aussi ?"

- "Pas du tout."

N’empêche. C’est David qui a porté plainte contre Patrick, à quatre reprises. Patrick a bien appelé la police pour le problème de parking mais celle-ci lui a dit qu’elle n’était pas compétente pour ce problème privé.

Quand la présidente demande à Patrick ce qu’il en est des coups, celui-ci, jusque-là prompt à répondre, reste muet. Il faut que la présidente lui rappelle le contenu de la plainte : David affirme que Patrick l’a insulté via le parlophone. Il est descendu au garage pour vérifier que sa voiture était en sécurité. Les insultes ont continué. Patrick l’a suivi et l’a frappé à la poitrine. Il est tombé. Sa tête a heurté le sol. Un médecin l’a examiné : sept jours d’incapacité. Il situe cette scène au 11 novembre vers 17 h 00.

Un intermède vaporeux

Mais ce n’est pas la seule affaire qui était au rôle ce matin. La juge appelle un petit homme, dont l’avocat n’est pas venu. Il s’avance, très près de la juge. Elle le fixe dans les yeux et lui lance :

- "Vous consommez, Monsieur ?"

- "Je ne vais pas vous mentir, je fume de la marijuana."

- "Et vous comptez conduire ?"

- "Je ne fume que le soir…"

- "Et bien je pense que les effets se font toujours sentir ce matin. Je vous donne un conseil : diminuez fortement."

- "J’espère arrêter."

Une femme se lève alors. Elle est directrice d’école et s’est constitué partie civile contre le prévenu. Elle dit qu’il l’a insultée et menacée par geste dans la salle.

- "Je l’ai vu, je suis témoin", lance alors une femme. La juge, qui n’a rien vu, pas plus que le procureur, l’invite à donner ses coordonnées à la victime. Patrick et David ont aussi vu la scène. Ils écrivent leurs coordonnées dans le cahier d’écolier de la directrice. C’est la seule fois où ils sont d’accord entre eux…

Revenons-en à nos moutons

Cette affaire renvoyée à une date ultérieure, la juge poursuit. Patrick est invité à s’expliquer sur les coups qu’on lui reproche.

- "Franchement, je l’ai insulté, je ne vais pas le nier. J’ai peut-être dit des choses que je n’aurais pas dû dire. Mais le frapper, non."

- "Pas de coups de poing ?"

- "Non", dit-il d’une voix définitive.

Et Patrick de contre-attaquer. Il affirme que, quelque mois après les faits, il a été agressé au marteau dans la cage d’escalier. Il en est persuadé : c’est David qui a fait le coup. Il est allé porter plainte à la police mais l’enquête n’a rien donné. Et pour cause, il n’a pas vu son agresseur.

David attaque à son tour. Il affirme que son bail prévoyait une place de parking. La juge lui demande le document. Il dit qu’il ne l’a pas sur lui, avant de concéder que ce n’est qu’un mail dans lequel il demande au propriétaire de lui donner une place.

La juge se tient le visage entre les mains et la grosse voix de Patrick retentit :

- "C’est parce qu’il ne payait pas son loyer".

- "Cela ne vous regarde pas", gronde la juge.

On peut enfin aborder les faits de dégradation de la voiture de David. Ils ont eu lieu la nuit de l’agression.

Et là encore les versions divergent : Patrick dit que ce même soir, il a guetté dans le parking jusqu’à 3 heures du matin pour empêcher David d’y rentrer sa voiture. Il s’est posté devant le véhicule, David a avancé et Patrick s’est accroché aux essuie-glaces.

Mais un constat de police, appelée par David, dresse un autre tableau. Les policiers ont retrouvé près de la voiture endommagée une savate avec le nom "Patrick". Lorsqu’il a été appréhendé, il était surexcité : il a été emmené au poste pour rébellion.

Pour le procureur, les faits sont établis : il faut condamner Patrick, qui n’a plus droit au sursis, à une peine de travail. Sa défense tente de recadrer les faits : Patrick était à bout car sa voiture a aussi été régulièrement endommagée dans le garage. Ce serait David.

La présidente du tribunal soupire : "C’est dingue d’en arriver à des versions si divergentes", lance la juge, qui se tient la tête entre les mains avant de mettre l’affaire en délibéré.