Il faut se souvenir, pour comprendre l'origine du chapitre des «témoins X», du climat tout à fait particulier qui régnait le 5 septembre 1996, lorsqu'il en fut pour la première fois question. Parce qu'on venait de découvrir que l'horreur pouvait aller bien plus loin que ce que l'on imaginait, on pouvait également croire que les limites devaient peut-être à nouveau être repoussées. Ce n'était pas folie, dans le contexte.

Toujours est-il qu'une jeune femme livre, après quelques réticences, un récit terrible. Elle deviendra «X 1», la numérotation s'enclenchant après que d'autres se furent présentées. Bref, elle rapporte en substance et pour faire bref, avoir été enrôlée dès l'âge de 2 ans et jusqu'à celui de 26, en 1995, dans un réseau de prostitution à caractère pédophile où la torture et l'assassinat sont la règle. Son récit, qui sera finalement consigné sur plus de 1500 pages, dépasse parfois l'entendement, sa survie n'étant par exemple due qu'à des capacités surhumaines de régénérescence. Le réseau, dit-elle également, est impliqué dans d'autres grandes affaires criminelles -comme l'assassinat de Christine Van Hees dans une champignonnière désaffectée d'Auderghem, en 1984, les meurtres des jeunes Carine Dellaert (1983), Katrien De Cuyper (1988) et Hanim Mazibas (1988). Tout concourt à susciter la plus vive émotion chez les enquêteurs qui la côtoient.

Révisionnistes

Par la suite, les récits adjacents d'autres «X» iront globalement dans un sens similaire. Partouzes pédophiles, chasses nocturnes aux enfants à l'arbalète, satanisme, sacrifices, supplices abominables, participation de hautes personnalités de la magistrature, des affaires et de la politique: tout ce qu'on croyait réservé à d'improbables livres d'horreur existerait bel et bien.

Improbables, les livres? Justement, non. Petit à petit, l'évidence grandit qu'une part de ces récits ressemble au contenu de certains «témoignages» vivement mis en cause lors de leur publication. Le doute s'installe. Certes, «X 1», alias Regina Louf, a donné parfois des détails étonnants de précision. Et certes, Nathalie (même pas répertoriée «X») a par exemple reçu une lettre de menaces écrite avec du sang, après avoir témoigné.

Les magistrats et la presse se déchirent avec dureté à leur sujet. Pour les uns, mettre en cause les «X» et consorts, c'est sournoisement lutter contre l'idée d'un grand réseau autour de Dutroux, ce qui est en soi taxé de «révisionnisme» par les plus extrêmes -dont l'avocat des parents Lejeune et Russo, Me Victor Hissel. Pour d'autres, c'est plutôt ramener l'affaire Dutroux aux éléments avérés et écarter ce qui leur apparaît comme de purs fantasmes.

Doute sur les enquêteurs

Ecartés, les premiers enquêteurs du dossier le seront aussi. C'est que, pour leur hiérarchie et pour plusieurs magistrats, ils se sont laissés manipuler par les témoins, parfois trop proches au point de vue sentimental. Des faits notables vont d'ailleurs leur donner tort, même si, quoique désormais sans influence juridique, ils n'ont jamais abandonné leur position.

Il s'agit parfois de détails. La lettre de menaces ensanglantée? C'était le sang du témoin lui-même... Surtout, lors d'une conférence de presse exceptionnelle, des magistrats chargés de vérifier les affirmations de ces témoins dans les arrondissements d'Anvers, de Bruxelles, de Gand et de Neufchâteau, assurent le 30 janvier 1998 qu'aucun élément de preuve n'accrédite leurs dires, où résident de surcroît nombre de contradictions.

Plus tard encore, un élément factuel réduit à néant le crédit de «X 1». Elle avait assuré, disant avoir été présente, que Michel Nihoul, déjà complice de Dutroux, avait, seul et sans user de préservatif, violé Christine Van Hees, à la champignonnière. Or, on apprend le 17 mars 2000 que, grâce aux progrès de la technologie, le sperme recueilli sur le cadavre de l'adolescente a été analysé. Il ne correspond génétiquement ni à Nihoul ni à aucun suspect connu de l'affaire Dutroux. Le 30 octobre 2003, la chambre du conseil de Neufchâteau dessaisit finalement le parquet chestrolais du dossier Louf, le plus emblématique des témoins «X».

© La Libre Belgique 2004