Belgique Ces dernières années, les augmentations budgétaires ont été dictées par l’actualité. C’est surtout vrai avec l’exécutif Michel.

Les soubresauts de l’actualité et les présumées pressions populaires qui en découlent, influencent bien souvent l’action politique. C’est particulièrement visible en matière de sécurité. Voyez Michelle Martin, l’ex-épouse de Marc Dutroux. Il a suffi qu’elle soit libérée de prison sous conditions, en juillet 2012, pour que le gouvernement Di Rupo décide de durcir la loi sur la libération conditionnelle.

Sur le plan budgétaire, les réactions sont assez similaires. Globalement, depuis cinq ans, c’est-à-dire sous les gouvernements Di Rupo et Michel, les budgets dédiés à la sécurité ont stagné. Mais lorsqu’on les observe de plus près, on voit qu’ils ont en fait joué au yo-yo. Les deux exécutifs ont d’abord voulu réaliser des économies, avant d’être rattrapés par l’actualité et de changer de stratégie. L’équipe Di Rupo (PS, SP.A, MR, Open VLD, CDH et CD&V) avait, par exemple, décidé de renforcer les moyens des forces de police après l’agression mortelle d’un superviseur de la Stib en avril 2012. Mais cette attitude - justifiée ou pas, ce n’est pas la question - est encore plus frappante avec la coalition actuelle (MR, N-VA, CD&V et Open VLD).

Les réactions aux attentats

Dans l’infographie ci-dessous, on voit que le gouvernement Michel, en place depuis octobre 2014, a d’abord commencé par tailler dans les budgets (voir les budgets initiaux 2015), à l’exception de celui de la police judiciaire. Puis, sont survenus l’attaque contre la rédaction de "Charlie Hebdo", la prise d’otage de l’Hyper Cacher à Paris et le démantèlement d’une cellule terroriste à Verviers. Dans la foulée, lors de l’ajustement budgétaire du printemps, le gouvernement décidait de mettre la main au portefeuille. C’est vrai pour les quatre exemples cités ici, mais aussi pour les services de renseignements militaires (SGRS) ou pour la création du Centre de cybersécurité belge.

Ensuite, on lit dans les budgets initiaux 2016 (confectionnés en octobre 2015) que le gouvernement est reparti sur sa volonté initiale, même de façon limitée, de réaliser des économies. Avant, à nouveau, de changer d’avis après les attentats du 13 novembre à Paris… L’exécutif débloquait alors 400 millions d’euros pour la sécurité. On devrait connaître, lors du prochain ajustement, les postes qui bénéficieront de cet argent.

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Les policiers, éreintés, n’entrevoient pas le bout du tunnel

Pour Stéphane Deldicque (CSC), on paie le prix d’années de désinvestissements et la pente sera difficile à remonter.

Mardi, dans la presse flamande, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA) estimait qu’avant d’exiger du gouvernement qu’il dégage des budgets supplémentaires pour la sécurité, il fallait d’abord affecter les 400 millions d’euros (dont 75 % devraient revenir à la police) débloqués après les attentats de Paris, en novembre 2015.

"Le ministre marque un point avec ces 400 millions mais il est temps de les répartir", a commenté Vincent Houssin, vice-président du SLFP Police, qui est par ailleurs d’avis que cette somme ne suffira pas à garantir à la Belgique un niveau de sécurité suffisant.

On ignore le nombre de départs annuels

Du côté de la CGSP Police, on est moins catégorique. Selon Eric Picqueur, "nous devons d’abord répartir l’argent prévu et procéder ensuite à une évaluation. Nous pourrons alors voir si des investissements supplémentaires sont nécessaires."

Stéphane Deldicque, secrétaire permanent de la CSC Police, insiste sur un point rarement évoqué jusqu’ici : "Depuis plusieurs années, malgré les observations de la Cour des comptes, il est impossible d’obtenir des informations précises au sujet des policiers qui quittent le métier. Cela ne permet pas de savoir si les engagements annoncés sont ou seront suffisants pour compenser les trous provoqués par ces départs."

M. Deldicque pointe la fatigue qui gagne les troupes : "Elle est physique et mentale." Et elle est d’autant plus importante, poursuit le responsable syndical, que les attentats sont venus s’ajouter aux enquêtes, à la mobilisation policière à la côte dans le cadre de la crise de l’asile (plan Medusa), à l’envoi de policiers dans des communes sensibles de Bruxelles (plan Canal), souvent sans concertation avec les syndicats ou les zones, ce qui a d’ailleurs abouti au dépôt de plusieurs préavis de grève dont il sera question ce mercredi, lors d’une réunion avec l’Intérieur.

"Il est piquant de constater qu’un jour, le gouvernement félicite les forces de l’ordre pour la qualité du travail accompli et que le lendemain, le ministre de l’Intérieur lynche publiquement un officier de liaison de la police fédérale", poursuit M. Deldicque avant de parler chiffres. "Il faut rappeler qu’en octobre 2014, une des premières décisions de ce gouvernement a été de stopper le plan Milquet (NdlR : du nom de l’ancienne ministre de l’Intérieur) qui prévoyait le recrutement annuel de 1 400 policiers et de ramener ce chiffre à 800. Puis, on a vécu l’attentat contre ‘Charlie Hebdo’, l’épisode de Verviers et les attentats de Paris. Tout cela a incité le gouvernement à engager 600 policiers supplémentaires chaque année d’ici 2019. On ne fait en quelque sorte que revenir aux promesses anciennes mais, entre-temps, la police a perdu des moyens."

Pas opérationnels avant 18 mois

Ce qui chiffonne M. Deldicque, c’est aussi que depuis les discussions budgétaires du printemps, il est question de ne plus confirmer les engagements de la dernière tranche de 200 policiers prévus en décembre. D’autant plus que les renforts ne seront pas opérationnels avant 18 mois. "Et encore, ce seront des inspecteurs de base, pas des enquêteurs chevronnés. Or, les tâches sont urgentes et immenses."

M. Deldicque se plaint également du fait que les recrues envoyées dans les communes bordant le canal ne reçoivent qu’une formation de 15 jours et soient programmées pour s’en aller au bout de deux mois de missions, "tout cela alors que les enquêtes sur le phénomène de radicalisation exigent un travail de longue haleine".

Pour notre interlocuteur, tout cela démontre le désinvestissement des politiques dans les fonctions régaliennes de l’Etat et une vision des choses à court terme, soit celui d’une législature.