Reportage

Combien sont-elles, ces femmes qui se retrouvent enceintes sans l’avoir voulu et, malgré toutes les difficultés, poursuivent leur grossesse jusqu’à son terme pour donner leur enfant en adoption ? Les études et les statistiques disponibles sont indigentes et peu approfondies. Du côté francophone, une trentaine d’enfants nés en Belgique sont confiés chaque année à des familles adoptives. Ce chiffre inclut non seulement les nouveau-nés placés dès l’âge de 2 mois, mais aussi les enfants plus grands qui intègrent une nouvelle famille suite à une décision d’un juge de la jeunesse. Là s’arrêtent les précisions.

Quatre fauteuils, un tapis rouge, des murs clairs, une déco sobre : malgré l’humeur grincheuse de ce début avril, le bureau où se déroulent les entretiens du "Service d’adoption Thérèse Wante", à Ottignies, à un jet de pierre du site universitaire de Louvain-la-Neuve, réussit à diffuser une ambiance chaleureuse. Cette ASBL (créée en 1950 par une dame de la bourgeoisie anversoise) spécialisée dans l’adoption interne et agréée par la Communauté française ouvre une dizaine de nouveaux dossiers chaque année.

"Il y a plus de femmes qu’on ne pense qui ont un projet d’adoption , assure Michèle van Egten, coordinatrice depuis vingt-trois ans du "Service d’adoption Thérèse Wante". Certaines ont désiré la grossesse mais se retrouvent ensuite seules parce que leur compagnon est parti. Certaines se retrouvent à la rue. Le projet change." Le délai légal pour recourir à un avortement est souvent largement dépassé.

Il y a des jeunes filles, enceintes de sept ou huit mois, qui ne se sont rendu compte de rien, pas plus que leurs proches. "Dans ces cas-là, il y a souvent un déni de grossesse de la part de l’entourage : on n’en parle pas parce que sinon on doit trouver une solution et qu’on n’en a pas." D’autres adolescentes, encore étudiantes, expriment la peur de la réaction de leurs parents s’ils devaient apprendre qu’elles sont enceintes. "On leur conseille toujours de leur en parler. Quand elles ne veulent pas, ils finissent souvent par le savoir et les choses s’arrangent souvent. La famille décide de garder le bébé, de s’en occuper, ce qui n’est pas toujours dans l’intérêt de l’enfant. On est parfois inquiets : on se demande si l’enfant sera bien pris en charge."

Il y a aussi des histoires de familles désorganisées qui, tristement, se répètent. Des femmes qui croient à chaque fois dur comme fer qu’elles vont pouvoir recommencer une nouvelle vie; que cette fois, cet homme-là est le bon. Elles ont parfois plusieurs enfants déjà placés et reconstruisent un projet avec un nouveau compagnon qui s’empresse de prendre ses jambes à son cou dès que leur ventre s’arrondit.

Il y a encore les femmes illégales, sans papiers, sans droits, sans rien. Elles sont venues chercher du travail en Belgique en laissant parfois des enfants au pay s. Ici, il s’est trouvé un homme (un patron, un propriétaire, un client ) pour abuser d’elles en plus de leur situation fragile. Il est impensable pour elles de rentrer avec un nouveau bébé. " Il y a eu une période avec des femmes bulgares et roumaines, très croyantes, qui d’office ne pouvaient pas imaginer pratiquer un avortement." De toute façon, au moment où elles se rendent à l’hôpital ou dans un planning pour une consultation gynécologique, la grossesse est déjà trop avancée pour l’envisager. Ces femmes-là s’arrangent toujours pour revenir signer, devant notaire, le consentement à l’adoption quand leur enfant a 2 mois, précise la responsable de l’ASBL.

Les mamans qui choisissent de donner leur bébé à la naissance ont en effet un délai de deux mois, imposé par la loi, pour confirmer leur décision. Le nouveau-né est entre-temps placé en pouponnière. Un délai qui peut paraître long mais qui est respectueux de la maman et thérapeutique pour l’enfant, explique-t-on au "Service d’adoption Thérèse Wante". "Il permet au bébé de faire son deuil de sa maman de naissance si on peut lui parler de ce vécu douloureux." Certains de ces tout-petits expriment physiquement leur souffrance, surtout quand la décision de la maman n’est pas claire : ils pleurent beaucoup, régurgitent, dorment mal.

"Pendant la grossesse, c’est difficile pour ces femmes. Elles ont, volontairement ou non, dépassé le délai qui leur permettrait de pratiquer un avortement. Elles sont en situation de crise et vivent l’enfant qu’elles portent d’abord comme un problème. Au fil du temps, elles apprennent à se positionner autrement par rapport à lui. On essaie de leur faire comprendre que cet enfant sent que quelque chose se passe, qu’il faut essayer de lui parler, de lui expliquer" , témoigne encore Michèle van Egten.

La naissance est forcément un autre moment délicat, intensément chargé d’émotions. Le "Service d’adoption" aide la maman à s’y préparer : veut-elle voir ou pas son enfant ? Connaître son sexe, son poids, sa taille ? Lui donner un prénom; lui laisser une lettre, une peluche, un bracelet En souvenir ? Il faut une grande force de caractère pour confirmer sa décision quand l’enfant paraît.

"Ça reste quelque chose de très très difficile au moment même. Beaucoup de femmes changent d’avis à la naissance parce qu’elles n’ont pas la force de maintenir leur décision. Mais toutes les raisons pour lesquelles elles avaient formé ce projet d’adoption sont toujours là. Le contexte n’a pas changé. Le cas échéant, on retrouve souvent l’enfant en institution quelques années plus tard" , poursuit la coordinatrice.

Il y a des femmes qui, malgré tout, tiennent bon. Depuis janvier, six enfants ont été confiés en adoption avec le consentement de la maman par l’intermédiaire de l’ASBL "Thérèse Wante". "Quand on revoit ces femmes plus tard, en général, elles ne regrettent pas d’avoir opté pour l’adoption. Elles s’en souviennent comme d’un moment difficile mais elles ont le sentiment d’avoir fait un choix positif, d’avoir donné une famille à leur enfant, indique Michèle van Egten. Il n’y a pas si longtemps, ces femmes étaient traitées de tous les noms parce qu’elles abandonnaient leur enfant à la naissance. Aujourd’hui, elles ne sont plus jugées comme ça. Au contraire."

Mais le sujet est toujours sensible. "Il reste des soignants, des équipes, dans les hôpitaux ou dans les centres, qui ne comprennent pas. Choisir de donner son enfant en adoption à la naissance, ça suscite toujours des réactions épidermiques." A tel point que dans certains plannings familiaux, l’ASBL "Thérèse Wante" ne peut pas déposer ses dépliants dans la salle d’attente; on leur objecte que ça ne sert à rien, que de toute façon, la femme a pris sa décision d’avorter .

"L’adoption, ce n’est pas à la portée de toutes les femmes. Je ne suis pas pour le prôner dans toutes les situations. Mais, qu’au moins, on puisse donner l’information, comme le stipule la loi de 1990, qu’on puisse expliquer que cette alternative existe. Je pense que si la personne qui doit donner l’information ne peut supporter elle-même l’idée de donner son enfant en adoption, elle ne va jamais proposer cette solution", conclut Michèle van Egten.

"Service d’adoption Thérèse Wante", 93, rue du Bauloy, à 1340 Ottignies. Tél. : 010.45.05.67. wante@scarlet.be