Entretien

La perspective d’une prochaine libération conditionnelle de Michelle Martin provoque de vives réactions. Tentative d’analyse avec Edouard Delruelle, professeur de Philosophie à l’Université de Liège.

Pour des criminels hors normes comme Michelle Martin ou Marc Dutroux, une réinsertion dans la société est-elle possible ?

A partir du moment où on supprime la peine de mort, ça veut dire implicitement qu’on considère que les êtres humains ne sont jamais définitivement monstrueux et, donc, qu’une forme de réinsertion est possible à un moment donné. La suppression de la peine de mort entraîne automatiquement, dans l’esprit, la suppression de la perpétuité réelle. C’est une sorte de pari anthropologique - qu’on peut toujours discuter - qu’aucun individu n’est totalement irrécupérable. C’est la logique du système et le point de vue du droit. Même pour ce type de crimes particulièrement odieux.

Une logique qui n’est visiblement ni comprise ni acceptée dans la rue…

Ce point de vue se confronte à celui des victimes. La caractéristique fondamentale de l’affaire Dutroux, en 1996, et encore aujourd’hui, c’est le divorce entre le point de vue du droit et celui des victimes. Un divorce irrémédiable. Il est normal qu’on s’interroge sur les conditions de la libération. Sont-elles bonnes ? Seront-elles respectées ? Mais une chose me frappe : on entend aussi de nombreuses protestations par rapport aux crimes commis. Je ne crois pas du tout à la Michelle Martin tétanisée, soumise voire victime de Dutroux. Je la crois complice de l’abomination. Mais dire, comme beaucoup - dont des gens instruits, notamment dans les médias -, qu’on ne peut pas lui accorder une libération conditionnelle à cause de l’horreur des crimes commis, c’est être à côté du sujet. Le tribunal de l’application des peines ne revient pas sur les crimes qui ont été jugés; il regarde la possibilité d’une réinsertion.

Les parents des victimes auront toujours du mal à envisager une libération de Michelle Martin, sans même parler de Marc Dutroux.

Evidemment. Le point de vue des victimes, ce sera de toujours rappeler l’horreur du crime et l’abomination qu’ils ont fait subir aux "petites", comme les appelle Jean-Denis Lejeune, alors que le point de vue du droit, c’est de passer à autre chose. Dans l’affaire Dutroux, ces deux points de vue ne parviennent pas à se réconcilier. Tout le processus de la Justice, c’est de retisser des liens entre la société et les victimes, entre la société et les coupables.

L’opinion publique a pris le parti des parents.

Mais, fondamentalement, la population ne réagit pas de façon haineuse ou en réclamant la peine de mort - je passe sur ce qu’on peut trouver sur les forums. Elle exprime plutôt une défiance par rapport à l’institution de la justice : les gens ne croient pas que l’institution judiciaire va pouvoir trouver une solution à l’affaire Dutroux. On est plus dans ce que Pierre Rosanvallon - un intellectuel français dont les travaux portent essentiellement sur l’histoire de la démocratie, NdlR - appelle la contre-démocratie, c’est-à-dire la démocratie de la défiance par rapport aux institutions. Il s’agit plus de cela que d’un populisme haineux qui appellerait à la vengeance. J’ai toujours considéré, en 1996 déjà, que l’affaire Dutroux était le symptôme, plus que la cause, d’une défiance par rapport à la justice. Ce qui se rejoue ici, avec la libération de Mme Martin, c’est une sorte d’opposition entre, disons, le peuple un peu irrationnel et le cercle de la raison, des gens informés qui défendent la rationalité de la justice.

Michelle Martin n’est-elle pas condamnée à une mort civile ? A part les Clarisses de Malonne, personne ne veut d’elle…

Je ne parlerais pas de mort civile. Je pense surtout qu’on ne sait pas très bien quoi faire de Dutroux et Martin. Quand on pousse un peu la discussion avec des gens qui ne sont pas du sérail judiciaire, ils ne sont pas pour la peine de mort, ni pour la perpétuité ni pour la libération Ils sont dans une sorte de trou noir social. Normalement, la société trouve toujours une solution symbolique, qu’elle soit religieuse, politique, judiciaire. On voit bien qu’on est ici dans une déchirure irrémédiable qui traverse sans doute chacun de nous.

En annonçant des modifications de loi après cette libération qui dérange, les politiques ne renforcent-ils pas la défiance envers la justice ?

C’est un peu ironique mais la défiance s’exprime vis-à-vis du pouvoir politique dont les réponses ne satisfont pas les gens. Et ne les satisferont jamais. Dans un premier temps, la libération conditionnelle était le fait du politique. On l’a transférée au pouvoir judiciaire, en créant le tribunal d’application des peines (TAP). En privé, certains politiques ne se privaient pas de dire que ce n’était pas la bonne solution, parce que, précisément, le pouvoir exécutif pouvait prendre en compte l’émotion populaire - ce qu’un TAP n’a pas à faire. Il est évident qu’un ministre de la Justice, quel qu’il soit, n’aurait jamais accordé la libération conditionnelle à Michelle Martin.

Ni le précédent, Stefaan De Clerck, CD&V ni l’actuelle, Annemie Turtelboom, Open VLD, n’ont d’ailleurs jamais accepté de lui octroyer le moindre congé pénitentiaire.

Le dossier Martin est, bien au-delà du judiciaire, un dossier politique. On voit bien qu’on n’a fait que reporter la question. Qui faisait problème dans l’affaire Dutroux ? L’institution judiciaire ! Maintenant, on se dit que la loi n’est pas bien faite et qu’il faut, par exemple, des peines, incompressibles. Et là, il faut l’intervention du pouvoir législatif. Mais on sent bien que ça ne réglerait pas le problème : au bout d’une peine incompressible, même de trente ans, Michelle Martin serait libérable. Et il se reposerait. Les trois pouvoirs se refilent le dossier, ou le réclament, mais le problème est plus grave que cela. On est au-delà d’un problème de tuyauterie institutionnelle. En l’occurrence, ce n’est pas la peine, mais l’émotion populaire qui est incompressible. On sent bien qu’il n’y a pas de solution même si cela reste le rôle des politiques et des juges de quand même en trouver.