Le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, perdu dans une veste trop grande, Samy (*), 21 ans, répugne à évoquer "le vrai cauchemar" qu’il vient de vivre pendant les vacances de Noël : huit jours d’incarcération à la prison de Forest.

Mardi matin, devant la 50e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles, il venait faire opposition au jugement qui l’a condamné, le 15 décembre dernier, à un an de prison. Dans la salle des pas perdus du palais de justice, à la sortie de l’audience, le jeune homme à l’allure d’un ado attardé hésite à se confier. "J’essaie d’oublier, de ne plus y penser." Samy hausse les épaules : "Je paie très cher une connerie. C’est la première et la seule fois que j’ai abusé d’alcool."

Arrestation immédiate

C’était en novembre 2014. Etudiant dans une école de promotion sociale bruxelloise, le jeune homme participe à son premier "TD" (thé dansant) à l’ULB. Il y avait de la vodka, de la bière, d’autres alcools. "On faisait la fête. J’ai bu beaucoup, beaucoup, beaucoup… J’ai exagéré, tout mélangé…"

Des passants le retrouvent couché sur le trottoir, complètement ivre. Ils appellent une ambulance qui le conduit aux urgences de l’hôpital d’Ixelles. Il faut quatre personnes pour maîtriser l’étudiant. Lui se débat et mord un infirmier au bras. "J’étais bourré", a-t-il expliqué lundi à l’audience. "Ce n’est pas dans ma nature d’être agressif." La victime subira une incapacité de travail de 10 jours.

L’infirmier et l’hôpital déposent plainte. Le parquet propose au prévenu une médiation pénale. Mais - désinvolture ou négligence ? - il ne répond pas aux convocations.

Le dossier part donc au tribunal. L’affaire est fixée au 1er décembre 2015. Mais le prévenu est absent. "J’étais malade et j’ai appelé pour dire que je ne pouvais pas venir, au numéro qui était inscrit sur la convocation", expliquait lundi Samy au président. Vrai ? Faux ? Le message n’est en tout cas pas passé et le procès a eu lieu par défaut. Le jugement tombe le 15 décembre dernier : un an de prison et arrestation immédiate du condamné. Samy n’en est pas informé.

"Je devais aller signer des papiers…"

Le lundi 21 décembre, il reçoit un appel de la police locale. "Ils m’ont dit : tu dois venir signer des papiers au commissariat", raconte-t-il. "Je me suis dit que c’était sans doute en rapport avec l’infirmier." Il se présente au poste avec ses documents d’identité. "Il y avait un policier derrière son PC. Je me suis assis. J’ai attendu vingt minutes et puis il m’a dit de le suivre. Il m’a mis les menottes et il m’a dit : on doit t’amener à Forest."

Les nuits sont terribles

L’étudiant n’a rien sur lui si ce n’est son portefeuille, ses papiers, son GSM, ses clés… On lui permet de prévenir son père. Arrivé à l’établissement pénitentiaire, il doit se changer et enfiler les vêtements de détenu. On le place en cellule avec un autre jeune de 22 ans.

"J’étais sous le choc. J’ai un peu pleuré. Je ne comprenais rien à la situation. C’était une période importante pour moi : je devais préparer les examens. En plein blocus, je me retrouvais en prison." Un cauchemar, répète-t-il. "Pendant 8 jours, je n’ai pas mangé, ni dormi. Je ne pouvais pas étudier : je n’avais pas mes notes." Son codétenu, un "habitué" incarcéré depuis 6 mois, lui donne des conseils pour tenir le coup : éviter de trop penser, s’abrutir devant la télé, écrire…

La nuit, surtout, "c’était terrible", poursuit Samy, "le temps ne voulait pas passer". Jusqu’à 3 heures du matin, il y a beaucoup de bruit : "Les détenus crient de fenêtre à fenêtre."

Samy est sorti au préau une seule fois. "Je me sentais perdu. J’avais peur d’avoir des problèmes. Je n’ai discuté avec personne."

Ses parents lui rendent visite tous les jours. "Ils n’étaient pas fâchés sur moi. Je regrette d’avoir mordu cet infirmier mais j’étais complètement saoul. Ce n’est pas une excuse, c’est une explication. Mon père m’a dit : c’est pas comme si tu avais tué Kennedy."

Jeudi : premier examen

Chaque matin, il espère sortir. "Mon codétenu me disait que je resterais au maximum deux semaines, que j’étais là pour une connerie. Un chef de quartier me l’a dit aussi." Le 28 décembre, la chambre des vacations décide de le remettre en liberté.

Sorti depuis une semaine, Samy s’apprête à passer ses examens. Bon élève, il a eu 70 % de moyenne en juin dernier. Ses copains ne sont pas au courant de son passage en prison. "Je n’en ai parlé à personne, sauf à ma famille. J’essaie d’oublier."

La suite ? Samy passe son premier examen jeudi. Sur le plan judiciaire, le tribunal doit rendre son jugement, en opposition, dans quelques semaines. L’avocat de Samy a demandé la suspension du prononcé ou une peine de travail, pour ne pas charger le casier judiciaire, toujours vierge, du jeune homme.

(*) Prénom d’emprunt.