Le PS et le CDH veulent que le parlement fédéral s’attaque aux indemnités de sortie des parlementaires sans attendre la fin de la législature. Ils l’ont annoncé hier soir. Ecolo s’était déjà exprimé dans ce sens plus tôt dans la journée. Cette position a été adoptée dans la foulée de la décision de Stefaan De Clerck d’empocher sa prime de sortie de la Chambre alors qu’il est nommé président du conseil d’administration de Belgacom. 

À côté du cas du député CD&V, d’autres polémiques ont surgi ces derniers jours : les administrateurs-délégués des entreprises publiques recasés ailleurs ne devraient-ils pas renoncer à leurs juteuses indemnités de départ ? Le patron d’une intercommunale telle que Tecteo ne gagne-t-il pas trop? Ces débats sont venus s’ajouter au plafonnement du salaire des top managers publics fédéraux. Pour décoder cette actualité, "La Libre" a interrogé Guy Haarscher, philosophe et professeur ordinaire à la retraite de la Faculté de philo et lettres et de la Faculté de droit de l’ULB.F.C.

Pourquoi tout d’un coup ces polémiques sur la rémunération des top managers publics, leurs indemnités de départ ou encore les parachutes des ex-parlementaires?

Cette actualité et les polémiques relatives aux primes de départ des ex-parlementaires, ou aux indemnités des anciens chefs d’entreprises publiques auxquels le gouvernement trouve une fonction dans une autre société, ne surgissent pas par hasard. C’est notamment lié à certains événements tels que la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers en 2008, qui ont mis au premier plan la question des rémunérations et des parachutes dorés des responsables. Ces événements ont d’abord concerné le secteur privé, mais ils ont sensibilisé l’opinion publique à la question des rémunérations des dirigeants en général, y compris dans le secteur public et dans la politique.

N’y a-t-il pas un phénomène de société plus profond que les suites de la crise financière internationale ?

Parallèlement à cette sensibilité plus grande de la population, il y a aussi un mouvement de fond visant à la moralisation de la vie publique et à la recherche d’une plus grande transparence dans nos sociétés. Il faut ici distinguer deux débats. Il y a d’abord la question du niveau des rémunérations des chefs d’entreprises publiques ou privées. À ce sujet, je pense qu’un salaire élevé pour un dirigeant qui prend ses responsabilités et se révèle bon gestionnaire peut être justifié. D’autre part, il y a la question des avantages illégitimes. Dans le cas de Stefaan De Clerck, sa prime d’ex-parlementaire devait lui servir à se reclasser ailleurs. Mais ici, le gouvernement l’a nommé à la tête du CA de Belgacom, ce qui rend cette prime injustifiée. S’il reverse vraiment cette somme à une association à vocation sociale, les informations données par la presse auront au moins servi à quelque chose.

La moralisation doit-elle aller plus loin dans le secteur public que dans le privé ?

Un tel débat portant sur les avantages des dirigeants est encore plus important dans le secteur public et en politique que dans le privé. Dans le public, il faut être “plus “catholique que le pape” en matière de légitimité des rémunérations, car c’est le domaine du bien commun. Ne pas faire cela se révélerait désastreux et dangereux pour la démocratie, car ce serait la porte ouverte à la démagogie populiste, en particulier au discours de l’extrême droite qui prospère grâce aux abus et à la corruption au sein de la sphère publique. Dans un climat de crise économique et budgétaire, quand on demande aux gens de faire des sacrifices, il y a aussi une question d’équité. Il serait très dommageable que la population ait l’impression que certains, dans le monde politique et dans les entreprises publiques, échappent aux mesures de rigueur qu’ils imposent aux citoyens et se trouvent donc “au-dessus des lois”.

Au fait, est-ce vraiment une bonne chose que de “moraliser” ?

Cette moralisation de la vie publique a aussi, comme tout phénomène, un revers : en France, François Hollande a décidé de publier la liste des avoirs de ses ministres, mais une telle transparence peut confiner au voyeurisme et alimenter l’esprit de “vengeance” de la société. Mais une telle recherche de transparence est en même temps normale dans nos sociétés démocratiques. Le phénomène prend encore plus d’importance à partir du moment où les gens ont l’impression de ne plus avoir de contrôle sur les dirigeants politiques pour lesquels ils votent et où ils voient ces derniers dépourvus de réel pouvoir sur une économie mondialisée infiniment plus puissante que les États. Il y a donc un sentiment de perte de repères, et cette question des rémunérations et avantages illégitimes dans le secteur public accroît encore le désarroi : la mondialisation et l’immoralité politique constituent deux chevaux de bataille de l’extrême droite.

Pourquoi faut-il attendre que les journalistes s’en mêlent pour que les choses changent ?

Si les médias n’avaient pas parlé de ces indemnités et primes de départ, en effet, le débat n’aurait tout simplement pas eu lieu et l’argent aurait été empoché en silence. Il est donc sain que les médias en parlent et poussent indirectement la classe politique à se comporter différemment. Si ces faits n’avaient pas été révélés, la classe politique ne se serait sans doute pas moralisée d’elle-même. C’est toute la question de la nature humaine et du sain pessimisme que l’on doit manifester à son égard. Montesquieu avait proposé que, dans l’organisation politique, “le pouvoir arrête le pouvoir”. De bonnes institutions suppléent l’absence de vertu, qui est la chose au monde la mieux partagée. La moralisation de la vie publique est certes très importante, mais il ne faut pas non plus imposer la transparence aux seuls politiques et dirigeants d’entreprises publiques. Le mouvement de moralisation doit toucher le monde des grandes entreprises privées, et bien entendu avant tout le secteur bancaire et financier.

A titre personnel, comment jugez-vous les primes des ex-parlementaires, les parachutes des dirigeants d’entreprises publiques ?

Il faut couper l’herbe sous le pied des populistes et affirmer clairement que de telles indemnités sont illégitimes et dangereuses pour la démocratie.