Une liberté toujours à reconquérir

La liberté de l’enseignement est une des pierres d’angle de notre démocratie. Pourtant dans la Belgique contemporaine, elle a été mise à rude épreuve et s’est retrouvée au cœur de moult enjeux. En attendant la sortie - enfin ! - d’une vraie histoire de l’enseignement catholique en Belgique (lire par ailleurs), c’est cette liberté qui fera l’objet de l’intervention de Paul Wynants, professeur à l’Université de Namur. "C’est un thème passionnant" constate ce spécialiste contemporaniste, "car la liberté de l’enseignement va du droit même à l’existence de l’école catholique au libre choix des parents. Grosso modo, l’on peut situer trois grands moments : de la fin du XVIIIe siècle à 1914, de la Première Guerre mondiale au Pacte scolaire et, enfin, du Pacte scolaire jusqu’à nos jours". Wynants démarre en fait de 1773, l’année de la suppression de la Compagnie de Jésus. "Jusqu’en 1914, le débat portera sur l’offre d’enseignement. Qui peut créer les écoles ? Les pouvoirs publics ou les catholiques ? 1773, l’année de la suppression de la Compagnie de Jésus marque un tournant; c’est dès ce moment que l’Etat intervient. A la Révolution française, l’hostilité aux écoles catholiques ne cessa de croître et l’Etat se fit même gendarme sous Napoléon. Sous le régime hollandais, le roi Guillaume se montra fort dirigiste. L’Etat contrôla l’enseignement secondaire officiel et supprima les petits séminaires. Ce qui donna lieu à un conflit très aigu entre l’Etat et l’Eglise. La participation des catholiques à la révolution de 1830 fut un grand incitant pour mettre en exergue la liberté de l’enseignement. Ce fut le fameux article 17, aujourd’hui 24, qui porte que l’enseignement est libre, mais aussi que l’instruction publique est aux frais de l’Etat". Cette dimension binaire ne facilita pas la situation : "pendant des décennies, on se demanda qui devait avoir la priorité. Cela donna lieu à des polémiques et des controverses pendant des décennies sur trois points. L’Etat devait-il jouer un rôle supplétif ou actif ? Fallait-il subventionner l’enseignement libre ? Et devait-on adapter l’enseignement officiel aux normes du culte dominant ou le rendre neutre d’un point de vue religieux et philosophique ?"

Les trois aspects dominèrent longtemps et rebondirent en fonction des gouvernements, tantôt catholiques, tantôt libéraux, mais en remportant la majorité absolue en 1884 et en la maintenant jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, l’enseignement libre marqua des points. Ce fut l’époque de la création de nouvelles écoles libres alors que le réseau public était contingenté. En outre, des écoles communales furent "re-catholicisées".

"Mais bientôt l’influence libérale puis socialiste allait peser. Ce fut notamment un fameux discours d’Emile Vandervelde, le patron au propre et au figuré du Parti Ouvrier, qui plaida le 4 novembre 1913 pour une autre organisation de l’enseignement. En faveur de l’officiel, mais à titre personnel, il constata que près de 50 % des écoles étaient à caractère confessionnel. Il fallait en tenir compte dans la réforme fondamentale de l’enseignement obligatoire. Et il ne dénia pas le droit aux subsides "

La Grande Guerre contribua aussi à faire évaluer la donne. Désormais, fut mise en exergue la liberté du père de famille. Puis la donne politique avec l’instauration du suffrage universel pur et simple (sauf pour les femmes !) fit aussi évoluer le paysage scolaire vers davantage de décisions de compromis. Intervint aussi la tertiarisation de l’économie qui se traduisit par un besoin croissant d’employés. "La liberté du père de famille était une bonne chose, mais elle était peu subsidiée, ce qui fit que l’on dut recourir à des minervaux. Ou il fallait envoyer ses enfants dans d’autres réseaux. Et il y eut aussi de l’insatisfaction du côté laïque". Survint la Seconde Guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci, les deux camps tentèrent de rectifier le tir. Ce fut d’abord Pierre Harmel qui, à l’occasion de la majorité absolue sociale-chrétienne, redressa les aides aux écoles catholiques, ce que son successeur, le socialiste Leo Collard, s’empressa de détricoter, ce qui déboucha sur des manifs monstres à Bruxelles. A l’époque, le ministre Vermeylen hérita du surnom de "Pietje de leugenaar" car il avait forcé l’INR à censurer l’information Reste que tout cela aboutit au Pacte scolaire en 1958, qui permit une certaine pacification mais fit aussi que le budget de l’Education nationale devint le plus lourd de tous les budgets.

"Depuis 58, l’on pouvait se demander si ce cloisonnement n’allait pas s’atténuer, mais de nouveaux enjeux ont émergé. Et d’autres clivages Aujourd’hui il faut tenir compte de nouvelles problématiques liées à la croissance de la population scolaire issue de l’immigration telles le port du foulard, la nourriture halal ou des discriminations sexuelles dans certains cours. Puis, il y a aussi la contestation des théories de l’évolution par des musulmans, mais aussi par des églises évangéliques. Ce qui a débouché sur des solutions adaptées à chaque réseau, mais qui tendent à se rejoindre. Reste que l’avenir est très interpellant : l’enseignement est coûteux et pas très efficace et puis il y a aussi le défi démographique. On risque de devoir faire plus avec moins de moyens. Et cela nous ramène immanquablement à la réforme de l’Etat".

Pour Paul Wynants, il est fondamental que tous ceux qui sont soucieux d’avoir encore un enseignement de qualité se remobilisent. Notamment face au phénomène massif de décrochage scolaire, qui est une bombe potentielle. Et de se tourner vers le plan Horizon 2022 et le décloisonnement des réseaux annoncé. Et ensuite ? "Jusqu’à la généralisation du suffrage universel, le clivage scolaire fut le plus dominant; il l’est moins aujourd’hui, mais peut toujours resurgir. Récemment, le président du CDH a rappelé que les frais de fonctionnement du libre ne sont pas à la hauteur " L’historien termine par un constat : "depuis la communautarisation de l’enseignement, l’école francophone et néerlandophone sont de plus en plus éloignées et les points communs sont exceptionnels. Il est vrai qu’ici aussi on se connaît de moins en moins !"

Le projet : une lacune à combler

Au-delà de sa participation au congrès, Paul Wynants prépare un projet plus ambitieux encore à la demande du Segec : réaliser une histoire en bonne et due forme de l’école catholique. "Une lacune à combler, selon l’historien de l’Université de Namur car si l’on dispose de l’histoire des congrégations, il n’y a pas encore de synthèse sur l’identité de l’école catholique à travers les siècles. Certes, il y a l’excellente publication patronnée par le Crisp mais elle n’abordait pas la question en tant que telle." On se dirige vers une étude qui portera sur les trois communautés mais aussi sur toutes les facettes de l’enseignement catholique, de la maternelle à l’université. "Notre objectif est aussi de nous concentrer sur tous les acteurs. Pas seulement sur les évêques et les pouvoirs organisateurs mais aussi sur le personnel, les parents et les élèves. Sans oublier qu’il faudra aussi faire de l’histoire culturelle et nous pencher sur des aspects aussi éclectiques que l’architecture scolaire, la question du financement, les activités parascolaires, les relations de genre et même le port de l’uniforme."

A n’en point douter, c’est un grand défi qu’a accepté de relever Paul Wynants. Ce dernier parle "d’ une entreprise novatrice qui demandera la participation d’historiens mais aussi de sociologues, de spécialistes des questions pédagogiques" .

Des deux côtés de la frontière linguistique : "Ah oui, l’histoire de l’enseignement en Belgique a longtemps été commune et c’est pourquoi nous travaillerons de manière très étroite aussi avec le VVKSO, l’équivalent flamand du Segec et avec le Kadoc, le Centre de documentation et de recherche interfacultaire sur la religion, la culture et la société de la KU Leuven. Mais l’équipe de chercheurs interdisciplinaires sera encore bien plus large avec des membres de l’UCL, de la KU Leuven, de l’ULB et de Gand sans oublier bien sûr des collègues de notre Université de Namur..." Rendez-vous donc au printemps 2015 pour la sortie de l’histoire de l’enseignement libre en Belgique