Demander à un étudiant d'avoir minimum 26/40 à un QCM pour réussir le cours, est-ce autorisé?

Pour les uns, il s'agit d'une méthode d'évaluation qui permet d'atténuer le hasard et de s'assurer que l'étudiant a acquis la matière. Pour les autres, c'est un contournement du décret Paysage qui fixe le seuil de réussite à 10/20. "La Libre Etudiant" a fait le tour de la question.

Demander à un étudiant d'avoir minimum 26/40 à un QCM pour réussir le cours, est-ce autorisé?
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"Ça fait trois fois que je passe le même examen, que j'ai plus de la moitié de bonnes réponses mais que je me retrouve avec un 9/20 à la fin." Des témoignages de ce genre, Comac, le mouvement des jeunes du PTB, en a relayé des dizaines. A chaque fois, les étudiants se plaignent de la même chose : leur professeur exige la réussite de 60% des questions d'un questionnaire à choix multiples (QCM) voire carrément de 80% pour obtenir la moyenne de 10/20 . "Je trouve compréhensible qu'il y ait un certain seuil de réussite, mais pas que les notes obtenues soient transformées. Il n'est pas normal d'avoir 10/20 au bulletin quand on a obtenu 14/20 à l'examen", résume un étudiant.

Pour rappel, dans le supérieur, le seuil de réussite est fixé à 10/20 par l'article 139 du décret Paysage . Mais certains professeurs imposent d'atteindre un score plus élevé au QCM pour obtenir la note finale de 10/20. "C'est particulièrement le cas dans la faculté de psychologie de l'UCLouvain", déclare Lucas Van Molle, le président de la Fédération des étudiants francophones. D'autres facultés de l'université néo-louvaniste sont également concernées. "A l'ULB, il y a eu ce constat à quelques reprises par le passé, mais nous avons réussi à faire modifier les modalités d'évaluation", précise le Bureau des Etudiants Administrateurs (BEA). Si les témoignages d'étudiants proviennent quasi exclusivement de l'UCLouvain, c'est parce que l'université a été précurseure côté francophone, en décidant de supprimer les QCM à points négatifs dès janvier 2021, certains profs ont donc compensé en mettant en place ces "seuils de notation". "Notre objectif est de nous assurer que la matière a été bien apprise", a réagi l'université. "Pour acquérir toutes les compétences nécessaires, un bon médecin doit par exemple maîtriser plus de 50% de la matière."

Une méthode qui réduit la part de hasard

Demander à un étudiant d'avoir 60% (ou plus) de bonnes réponses à un QCM pour obtenir la note finale de 10/20 s'appelle le "standard setting". Dans une publication , le Louvain Learning Lab le définissait comme étant un "seuil statistique de réussite tenant compte de l'effet du hasard". "En dessous de ce seuil statistique, il est techniquement impossible de savoir si l'étudiant a réellement mérité sa réussite ou si le hasard a joué un rôle", résume Pierre Targnion, chargé de communication à Infor Jeunes. "En réalité, l'étudiant pourrait très bien avoir réussi avec 10/20, sans l'aide du hasard. Mais c'est impossible à savoir pour les autorités académiques."

Le principal problème d'un QCM est en effet qu'un étudiant est susceptible de gagner des points en tentant une réponse au pif. Pour éviter cela, deux grandes solutions existent : les QCM à points négatifs, connus pour pénaliser les étudiants qui n'osent pas prendre de risques ( et en particulier les étudiantes ) et le "standard setting" qui ne se contente pas d'un score de 50%.

"Aucun barème n'est parfait, mais le standard setting est l'un des plus performants", déclarait Pascal Detroz, responsable académique du SMART (Système méthodologique d'aide à la réalisation de tests) de l'ULiège. L'Université de Gand l'utilise d'ailleurs depuis de nombreuses années , après avoir décidé elle aussi d'arrêter les QCM à points négatifs. Mais, pour la FEF, "ce n'est pas parce que des exemples existent ailleurs que la méthode employée est forcément la bonne".

Un détournement du décret Paysage?

Pour certains étudiants, cette façon de faire contourne le décret Paysage. Interpellée une nouvelle fois mardi par le PTB en commission Enseignement supérieur du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la ministre Valérie Glatigny (MR) a réaffirmé qu’il “n’y a à notre connaissance pas de professeur qui fixe la réussite à 14/20”. Pour en venir à cette conclusion, la ministre de l’Enseignement supérieur rappelle que “le seuil de réussite est une notion qui vise à évaluer l’ensemble des connaissances et compétences que l’étudiant doit absolument maîtriser pour acquérir les crédits associés”. “La réussite est fixée à 10/20 mais, pour avoir un 10, on peut avoir des modalités particulières. Ce principe existe dans toute une série de facultés et ne contrevient en rien aux règles en vigueur.”

Pour le cabinet de la ministre, qui a répondu à notre demande de précisions, “il ne faut pas confondre le seuil de réussite global (10/20) et la façon dont on y arrive (dans certains cas avec un 26/40)”.

“Distinguer le seuil de réussite et le seuil de notation, c’est jouer sur les mots”, ont toutefois commenté plusieurs représentants étudiants que nous avons interrogés.

Demander à un étudiant d'avoir minimum 26/40 à un QCM pour réussir le cours, est-ce autorisé?
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Un arrêt particulier du Conseil d’Etat

Pour la première fois, un arrêt du Conseil d'Etat datant du 3 mai 2021 a donné raison à un étudiant de l'UCLouvain qui dénonçait, entre autres, le non-respect du seuil de réussite dans un cours de la faculté de psychologie. Statuant sur ce cas particulier uniquement, le Conseil d'Etat expliquait : "Bien que la partie adverse ait indiqué que le seuil de réussite était de 10/20, tel n'est cependant pas le cas étant donné que pour réussir, le requérant devait fournir 13 réponses exactes à 20 questions, tout en étant crédité d'1 point par bonne réponse, ce qui implique que le seuil de réussite était de 13/20 pour chacune des activités d'apprentissage et en conséquence pour l'unité d'enseignement dont elles étaient les composantes."

Pour y voir plus clair, nous avons fait réagir deux avocats en droit administratif. “Il me semble que le Conseil d’Etat fait une application très sévère du seuil de réussite à 10 qui ne peut pas être artificiellement rehaussé”, a commenté Stéphane Rixhon. “En principe, les modalités d’évaluation sont laissées à la discrétion des établissements et des professeurs”, a ajouté Diego Gutierrez Caceres. Mais, selon lui, “la méthode du standard setting ayant pour objet d’annihiler l’effet du hasard dans le cadre d’un questionnaire QCM est de nature à contrevenir directement au décret Paysage. A mon sens, il n’est pas possible de prévoir que le seuil de réussite est de 10/20 et de dire qu’il est nécessaire d’obtenir 13 bonnes réponses sur 20 questions posées pour obtenir ce score. Cette méthode contourne le seuil de réussite fixé par le décret.”

Les deux avocats expliquent toutefois que l'arrêt n'a pas d'effet contraignant sur l'ensemble des établissements d'enseignement supérieur. Du côté du service juridique de l'Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL), on se montre d'ailleurs très prudent. "Lorsque des étudiants viennent nous voir pour un recours, nous leur expliquons que leur situation peut être légèrement différente de celle sur laquelle le Conseil d'Etat a statué". Malgré cet arrêt, l'étudiant n'est donc pas assuré que son recours interne , d'abord devant le président du jury, puis s'il le souhaite, devant le vice-recteur, obtienne une issue favorable. Précisons que s'il n'est pas satisfait de la réponse fournie par l'université, l'étudiant pourra toujours tenter sa chance devant le Conseil d'Etat, où il pourra essayer d'invoquer cet arrêt pour obtenir gain de cause.

“Au bout du compte, cela reste compliqué de conseiller les étudiants qui souhaitent faire un recours vu le flou qui entoure le standard setting”, conclut le service juridique de l’AGL.

D’autres méthodes d’évaluation possibles

L’AGL, qui représente les étudiants de l’UCLouvain, reconnaît toutefois avoir soutenu cette méthode d’évaluation au moment où elle a été discutée. “L’université venait de décider de supprimer les QCM à points négatifs. Elle cherchait donc un autre moyen d’éviter les réussites abusives. Le ‘standard setting’ a été évoqué comme solution mais, à l’époque, on nous avait dit qu’il faudrait entre 11 et 12 pour réussir. Ce n’était pas dans des proportions plus importantes que ça. Ce qui était censé être une exception est ensuite devenu la règle dans différentes filières", nous explique Victoria Pinte, la vice-présidente enseignement, qui précise que le “standard setting” existait déjà en partie avant la suppression des QCM à points négatifs. Selon elle, il existe pourtant d’autres méthodes d’évaluation qui seraient moins stressantes pour les étudiants. “Comme nous l’avions proposé, on pourrait limiter le hasard dans les questionnaires à choix multiple en mettant davantage de propositions pour chaque réponse. De cette façon, le nombre de questions réussies serait en parfaite adéquation avec la note finale obtenue. Et cela permettrait de réduire le flou qui entoure les standard settings.”

Lucas Van Molle, de la FEF, déplore que cette pratique “instaure une sélection parmi les étudiants”. “Le QCM à points négatif n’est d’ailleurs pas mieux”, note-t-il. Selon lui, c’est même le QCM de manière générale qui n’est pas adapté. “Je comprends que ce soit un gain de temps précieux lors de la correction, surtout dans des facultés où il y a beaucoup d’étudiants, mais je ne suis pas convaincu que ce soit la meilleure manière de s’assurer que l’étudiant a bien compris la matière et qu’il exerce son esprit critique. On peut d’ailleurs se demander si on ne passe pas trop de temps à évaluer les étudiants, en comparaison avec le temps d’enseignement.”

Pour tenter de faire supprimer cette pratique, ou de l’atténuer, l’AGL nous a confié être en train de préparer un dossier. “Nous le soumettrons aux autorités de l’UCLouvain, vraisemblablement à la rentrée académique prochaine.". L'université se veut à l'écoute. "Notre objectif est de faire évoluer l'enseignement tout en s'assurant que la matière a été bien apprise", conclut-elle.