"Pour la ministre, les étudiants réussiront mieux, mais non, il y aura du nettoyage"

Le président de la Fef revient sur les points chauds de son mandat qui prend fin, dont les nouvelles règles de réussite.

Bruxelles - Siege IPM: président de la Fef (Lucas Van Molle) et la future présidente (Emila Hoxhaj) qui lui succédera en août 2022. A Bruxelles le 29 juin 2022
©JC Guillaume

Il y a un an, presque jour pour jour, Lucas Van Molle succédait à Chems Mabrouk à la présidence de la Fef (la Fédération des étudiants francophones). C'était le 6 juillet 2021. Le 1er août prochain, il passera le relais à Emila Hoxhaj. À l'heure d'entamer son dernier mois de fonction, le président dresse le bilan d'une année principalement marquée par quatre gros dossiers.

1. La lutte contre la précarité

Quand on lui demande de revenir sur ceux-ci, c'est sans hésiter que Lucas Van Molle commence par la lutte contre la précarité. "Un des principaux objectifs de cette année était de continuer à lutter contre ce fléau", explique-t-il. La ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Glatigny (MR), avait pris une série d'engagements relatifs au gel du minerval et aux allocations d'études. "Elle est un peu en retard sur le calendrier. Le gel du minerval devait s'étendre aux écoles supérieures des arts à partir de la rentrée 22-23. Ce sera sans doute plutôt en 23-24. D'autre part, concernant les allocations d'études, la première partie de la réforme a été adoptée en début d'année académique. Pour le reste, la mise en place du Conseil supérieur des allocations d'études qui doit rendre des propositions à la ministre a traîné. Dès lors, les travaux n'ont pas pu être lancés avant mars. À la demande de la ministre, on a planché sur la manière d'augmenter le nombre de bénéficiaires et le montant des allocations, et en particulier sur la question de la composition de ménage qui est assez bloquante."

Pour pouvoir bénéficier d'une allocation d'études, il faut remplir une composition de ménage. Une démarche parfois compliquée. "On sait qu'il est très difficile de pouvoir se domicilier dans un kot. Les étudiants en rupture familiale restent alors domiciliés chez leurs parents, sans que ceux-ci ne participent réellement aux frais de leurs études, ou chez un tiers. Leur composition de ménage ne correspond pas à la réalité, ce qui les empêche d'obtenir une aide. On espère pouvoir lever des obstacles de ce genre-là." Ces travaux étant presque terminés, Lucas Van Molle croise les doigts pour que le scénario de la première partie de réforme se reproduise. "Les mesures avaient été adoptées avec effet rétroactif. Pourvu qu'il en soit de même pour celles-ci."

2. Le dossier Inami

Deuxième dossier important : la saga Inami. "Nous portons une vision dans laquelle nous croyons à fond : celle d'une société plus juste et plus solidaire, avec un libre accès aux études pour tous. Seulement là, des enjeux dépassaient cette vision dont il fallait tenir compte, à savoir que tous les étudiants engagés dans leurs études obtiennent le numéro Inami qui leur permettra d'exercer leur métier." Et le président est plutôt satisfait du dénouement.

"Je crois qu'on a plutôt bien mené ce dossier. Ce qui nous est finalement proposé est bien mieux que ce qui se trouvait sur la table à la base, avec plus de 200 numéros de plus, l'annulation de la dette, la révision de la clef de répartition entre néerlandophones et francophones, et la reconnaissance que jusqu'ici la planification ne correspondait pas aux besoins réels de la population." Il se dit confiant sur le fait que la ministre Glatigny respectera les engagements pris, afin que l'accord intervenu soit concrétisé.

Parmi ceux-ci, l'organisation d'un concours d'entrée avec un nombre limité de lauréats à partir de 2023-2024 (contrairement à l'actuel examen dont la réussite ouvre automatiquement l'accès aux études, et dont une dernière édition a lieu cet été en deux sessions). "Nous restons opposés au principe de filtre à l'entrée des études. Ici, on n'avait pas le choix. Mais nous resterons très vigilants. A priori, le contenu restera le même que pour l'actuel examen d'entrée dont nous dénonçons depuis longtemps des aberrations, notamment sur les questions éthiques (empathie…) évaluées par QCM." Alors pourquoi n'a-t-on pas profité du changement pour introduire des modifications ? "La ministre nous dit que c'est pour ne pas prendre les étudiants qui se sont déjà préparés par surprise. Mais qui se prépare aussi longtemps à l'avance ? Je pense surtout qu'elle ne veut pas prendre le risque d'ouvrir une porte à l'introduction d'un recours si on change quelque chose."

3. La réforme du décret Paysage

À propos de changement, le décret Paysage (qui organise le parcours de l'étudiant dans le supérieur) a été réformé, avec des balises de réussite plus claires qui seront déjà appliquées aux nouveaux étudiants de première année à la rentrée. "La ministre nous vend l'idée que les étudiants vont mieux réussir et plus rapidement. De notre côté, nous pensons qu'il y aura du nettoyage. Il ne suffit pas de dire à un étudiant qu'il a moins de temps pour réussir pour qu'il réussisse ! La vraie question est : que met-on en place pour l'aider ?"

Six millions d'euros supplémentaires ont pourtant été débloqués pour l'aide à la réussite… "Ce montant doit être partagé entre 42 établissements, rétorque encore Lucas Van Molle. En outre, on pense généralement l'aide à la réussite à côté des cursus. Ce devrait être une démarche intégrée. C'est pourquoi, à la place de cette réforme, nous aurions préféré une réflexion globale sur la façon de donner cours, d'évaluer, etc."

Enfin, le président de la Fef dénonce l'énorme flou pour ceux qui seront engagés dans un cycle en 2024-2025. "Le projet de décret prévoit que le nouveau système s'appliquera alors à l'ensemble des étudiants. Seulement certains d'entre eux qui ne seront pas de nouveaux étudiants à la rentrée, et qui suivront encore l'ancien système d'ici là, seront encore en cours de cycle. Quelles règles s'appliqueront pour eux ? Le bon sens primera, nous a répondu la ministre." Lucas Van Molle estime qu'on ne peut pas dire cela aux étudiants, surtout si on prétend venir avec un système présenté comme plus lisible.

À propos de réussite, quels sont les premiers échos de cette session d'examens ? "C'est encore un peu tôt, répond Lucas Van Molle. Je constate tout de même que notre service juridique est beaucoup plus sollicité que d'habitude. Nos conseillers sont sur les genoux, notamment mobilisés sur des questions de recours. Cela montre à tout le moins que les étudiants sont inquiets."

4. Le financement de l’enseignement supérieur

"Tous les problèmes peuvent être analysés sous le prisme du financement de l'enseignement supérieur en enveloppe fermée, poursuit-il. Elle crée une concurrence énorme entre les établissements et, au final, ne bénéficie à personne."

C'est pourquoi la Fef demande la révision du mode de financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Une note a été approuvée dans ce sens à notre dernière assemblée générale, le 29 juin. Certains demandent d'en finir avec les Communautés, de régionaliser. Ce serait désastreux. Aujourd'hui, la vertu des Communautés ce sont leurs compétences uniquement liées aux personnes. Seulement du non-marchand. Et c'est très important : nous ne voulons pas que les compétences du non-marchand se retrouvent demain juste à côté de l'emploi et de l'économie."

Et il conclut : "Au discours régionaliste qui nous inquiète, nous préférons la piste du refinancement. Sur qui veut-on faire peser le coût de l'enseignement supérieur et le reste ? Sur les familles qui sont déjà en difficulté ? Si on regardait plutôt du côté de la fiscalité des grandes entreprises ?"