Folklore étudiant : de "troubadours" vagabonds aux bagarres à coups de cannes...

Baptême, penne, bleusaille... Le folklore étudiant est bien implanté en Belgique. Mais à quand remonte-t-il ? La Libre Etudiant a rencontré Grégoire Ludovic, conservateur au Musée Belge des traditions estudiantines pour expliquer l'origine de cette tradition.

Clémence Dascotte
Folklore étudiant : de "troubadours" vagabonds aux bagarres à coups de cannes...
©Michel Tonneau

D'après les archives, les premières traces du folklore étudiant remontent aux XIIe-XIIIe siècles. "Au Moyen Âge, le folklore se retrouve dans toute l'Europe, en Italie et en Espagne essentiellement", expose à La Libre Etudiant, Grégoire Ludovic, le conservateur du Musée Belge des traditions estudiantines. "Les étudiants étaient des clercs qui suivaient leurs maîtres et l'enseignement qu'ils donnaient, de ville en ville". Ils voyageaient donc énormément et cela a un prix. "Pour payer ces voyages, les étudiants réalisaient des poèmes et des chansons, un peu comme des troubadours. Ils se rendaient essentiellement chez les nobles et même dans les bars pour décrier leurs œuvres et récolter de l'argent pour se nourrir", relate le conservateur.

Un mode de vie qui divise

Ces étudiants que l'on nommait "goliards" étaient des "aspirants prêtres". Au sein du clergé, des clivages se sont rapidement créés à leur sujet. "Il existe des traces de conflits dans les abbayes entre les jeunes qui voyagent et ceux qui restent sur place. Ceux qui voyagent goûtent un peu plus à la vie, ça entraîne des jalousies", explique le spécialiste.

Ces conflits vont perdurer au cours du XIIe siècle. "Au Concile de Sens en 1140, il y a un conflit entre Pierre Abélard et Saint Bernard à ce sujet. Le clergé envisage de fermer ses portes aux goliards. Et, jusqu'en 1220, les conflits deviennent réguliers", raconte-t-il. Cela prend de plus en plus d'ampleur jusqu'au Concile de Trévise (1227) durant lequel on demande aux prêtres d'interdire aux étudiants de chanter pendant les offices.

Création des “Nationes”

Par la suite, les étudiants se fédèrent et créent des associations semblables aux sociétés de métiers de l'époque. Elles portent le nom de "Nationes", au sein desquelles "les étudiants se regroupent pour s'échanger les bonnes combines : où aller manger, de bonnes astuces pour les hébergements, des conseils pour étudier… ", détaille Grégoire Ludovic. Ces sociétés apparaissent d'abord vers le XIIe siècle dans les pays germaniques, puis se développent partout en Europe à partir des XIIIe-XIVe siècles. "Le but initial est de se regrouper pour échanger des informations. Mais des sociétés vont se créer plus par amitié, d'autres vont regrouper des étudiants qui viennent d'une même région ou d'une même ville", précise-t-il. Elles existent toujours en Allemagne aujourd'hui, sous le nom de "Landmanschasten"

Des origines communes mais des évolutions distinctes

Si les folklores étudiants de tous les pays d'Europe ont ces mêmes points de départ, ils vont évoluer différemment en fonction des pays. "En Italie, la tradition des goliards d'amuser le peuple existe toujours. Tout le folklore est basé là-dessus. Les étudiants jouent des pièces de théâtre, chantent dans la rue, organisent des jeux avec les passants en ville…", évoque le conservateur. C'est une fois ces activités artistiques réalisées, que les étudiants pourront être baptisés par leurs parrains et marraines et intégreront officiellement le groupe.

En Allemagne, le processus du baptême ressemble beaucoup à ce qui est fait dans les confréries gastronomiques. Pendant une année complète, les étudiants observent le fonctionnement de leur corporation et ce qu'il s'y passe. Ils sont ensuite baptisés à l'issue d'une ou deux soirées. Cette façon de faire est aussi présente en Pologne, où ce qui reste du folklore étudiant est de tradition germanique, "le seul qui était toléré", explique Grégoire Ludovic. "Le folklore estudiantin était interdit pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il était également prohibé pendant la période communiste. Même si certains aspects sont différents (couvre-chefs, chants…), le principe de base reste le même."

Particularité Belge

Les bleusailles (activités que les néo-étudiants réalisent avant le baptême ndlr) et le baptême (étape finale des activités d'intégration dans les cercles ndlr) tels qu'on les connait aujourd'hui en Belgique datent plus au moins de 1860. "C'est la plus vieille trace écrite que l'on a", assure le spécialiste. "Ça devait surement exister avant, mais on n'a pas de traces. Des articles de journaux de l'époque parlent de la penne étudiante à Liège (couvre-chef étudiant ndlr) comme quelque chose de bien ancré. À Bruxelles, on n'a pas de traces plus vieilles donc on prend toujours cette date comme origine du folklore estudiantin. En Flandre c'est, à peu de choses près, la même chose qu'en Wallonie, on a des sociétés et des ordres étudiants calqués sur ce qui se fait en Allemagne", indique-t-il.

Photo de groupe du comité de la coopérative de l'AEES avec le drapeau de 1880 (année 1938-1939)
Photo de groupe du comité de la coopérative de l'AEES avec le drapeau de 1880 (année 1938-1939) ©Musée Belge des Traditions Estudiantines

Ce qui est particulier dans la manière dont les bleusailles ont évolué en Belgique par rapport au reste de l'Europe, c'est qu'elles permettent aux étudiants de découvrir une ville car "beaucoup d'étudiants viennent de plus loin, on leur apprend à se débrouiller. Il va donc y avoir beaucoup d'interactions dès le départ avec des activités qui nécessitent de se déplacer un peu partout", continue-t-il avant de détailler la procédure d'intégration.

"Dans les universités à l'origine, c'est le couvre-chef qui est baptisé." Une coiffe qui symbolise l'entrée dans le monde universitaire, appelée penne ou calotte. "Les nouveaux (appelés Bleu aujourd'hui ndlr) se rendent dans des cafés ou des endroits publics. Ils y apprennent des chants, ils reçoivent des tuyaux pour les cours et des informations sur la ville." Les anciens apprennent des rudiments de folklore aux bleus. "A l'issue de quelques soirées, s'ils sont appréciés par les anciens et collent à l'esprit, ils peuvent aller acheter leur couvre-chef." Ensuite, le "chapeau" est baptisé dans le café.

Par la suite, les activités de baptêmes sont devenues de plus en plus privées. Les étudiants ont de moins en moins fréquenté les bars, jusque dans les années 80 où l'aspect plus privé des bleusailles s'est affirmé. "Ils devaient connaitre de plus en plus de problèmes vis-à-vis des autres clients. Certainement aussi qu'ils avaient envie d'être plus discrets et de ne pas être regardés par des non-initiés", suppose Grégoire Ludovic.

La penne, porté par les étudiants de Liège
La penne, portée par les étudiants de Liège aujourd'hui ©Belpress

Pennes VS calottes

La Belgique a aussi été marquée par le conflit entre les détenteurs de pennes et les détenteurs de calottes. "Les porteurs de penne sont les étudiants des universités libres. Les calottes sont apparues en opposition, pour distinguer les étudiants des écoles catholiques." À l'origine, ces deux groupes avaient tendance à s'opposer : "Ils n'avaient pas les mêmes idées, ni les mêmes courants politiques donc ça se bagarrait pas mal. C'est aussi pour ça que les étudiants de l'époque se baladaient souvent avec des cannes afin de se défendre en cas de bagarres. Par la suite, les chaînes sont apparues pour éviter le vol de couvre-chef", raconte le conservateur.

Cette rivalité a commencé à disparaître à partir de la Première Guerre Mondiale, lors de laquelle les étudiants se retrouvent tous ensemble dans les mêmes tranchées et apprennent à se connaitre. A l’issue de la guerre, les traces écrites et témoignages indiquent que les étudiants se sont rendus compte de leur similitudes et les rivalités se sont éteintes.

Calotte d'un étudiant de l'UCL à Louvain-la-Neuve
Calotte d'un étudiant de l'UCL à Louvain-la-Neuve ©Tanguy Jockmans

Vers un contrôle des baptêmes

L'encadrement des activités de baptême a évolué. Suite à certains accidents lors de bleusailles parfois excessives, la collaboration entre les cercles et les universités s'est intensifiée. Le folklore progresse avec son époque et des sujets tels que l'alcool ou le consentement sont régulièrement abordés. Aujourd'hui, étudiants et universités collaborent afin d'établir des chartes et faire en sorte que les événements se passent désormais mieux. "Il y a toujours eu des chartes, soit par tradition orale, soit écrites. Auparavant, elles n'étaient pas gérées de manière institutionnelle mais en interne. Et, quand un membre du comité était élu à une fonction, il jurait d'en respecter les différents points. Ce qui est plus récent, c'est le fait que les étudiants participent à des conférences, des formations etc.", conclut le spécialiste de l'histoire estudiantine.