Au-delà des chiffres effrayants, des statistiques alarmantes sur la précarité, il y a des hommes, des femmes et des enfants (surtout) qui, en Wallonie, (sur)vivent dans des conditions qu’on a beaucoup de mal à concevoir.

Mais c’est quoi, être pauvre en 2013 ? C’est fêter Noël en février ou en mars, quand on "retouche des contributions". Parce qu’en décembre, "avec tout ce qu’il y a à payer depuis septembre, je n’y arrive pas. Alors on se fait notre fête à ce moment-là, c’est original, hein ! Mais parfois c’est dur. Alors cette année, zut, je me suis fait un cadeau, je me suis acheté des bottes. Merde… J’ai bien le droit d’avoir chaud aux pieds, non ? J’en rêvais…", témoigne cette maman rencontrée par le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP).

A quelques jours du 17 octobre, Journée mondiale du refus de la misère, le RWLP et l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, publient d’édifiants "Regards sur la pauvreté et les inégalités en Wallonie".

Une partie de la réalité

Reprenons : en Belgique, le seuil de pauvreté (pour un isolé) équivaut à un revenu mensuel net de 1 000 euros ; pour un ménage de deux adultes et de deux enfants, ce seuil est de 2 100 euros. Avec un taux de pauvreté de 15,3 %, la Belgique se situe dans la moyenne européenne. Si on tient compte des disparités régionales, le constat est autrement moins réjouissant : près d’un Wallon sur cinq est en situation de pauvreté, contre un Flamand sur dix - même si c’est à Bruxelles que la pauvreté est la plus criante (34 %).

Ces indices de pauvreté monétaire ne révèlent qu’une partie de la réalité. Pour bien comprendre la situation dans laquelle sont plongées de nombreuses familles, il faut ajouter les mesures de "déprivation matérielle", soit l’incapacité de posséder les biens et services et/ou de se livrer à des activités considérées comme ordinaires et/ou nécessaires dans la société où on vit . "Des sorties cinéma avec les enfants ? Non, on ne sort pas. Pour Saint-Nicolas, on va au Quick car mon ami a deux enfants, je ne peux pas les mettre de côté. Alors, les cadeaux, on ne saurait pas…", explique cette autre maman.

Plus d’un Wallon sur trois (38 %) est incapable de faire face à une dépense imprévue de l’ordre de 1 000 euros. Autant de personnes qui vivent donc sans aucun filet de sécurité par rapport à un "accident de la vie".

Autre indication de l’étude : à revenu égal, la pauvreté monétaire se traduirait par des difficultés quotidiennes plus importantes en Wallonie (où 48 % souffrent de déprivation matérielle) qu’en Flandre (28 %). Facteurs d’explication : la pauvreté dure depuis plus longtemps au sud ; on y cumule davantage d’autres problèmes (absence prolongée du marché du travail, accrocs de santé…).

Les femmes seules et les enfants, d’abord…

Un autre constat consterne, effraie, indigne : un enfant sur quatre vit dans la pauvreté en Wallonie. C’est d’abord le cas pour les gamins qui vivent avec un seul parent (la maman, dans 95 % des cas) : une famille monoparentale sur deux n’échappe pas à la pauvreté. “Les petits voulaient des pantalons à 10-15 euros (...) avec des dessins et des marques mais j’ai dit que ce n’est pas possible”, a confié cette maman de trois enfants au RWLP. “Ce sera cinq euros sur le marché à Namur […] Ou alors, il y a un magasin de seconde main à côté de la maison. J’irai avec l’aide familiale, parce que, avec moi, il dira qu’il n’aime pas. Si c’est elle, il voudra plus facilement”.

“Cette nuit-là, je n’ai pas dormi”

Agir sur les conditions de vie des familles monoparentales constitue donc un réel levier pour diminuer la pauvreté de la population wallonne, souligne l’étude.

Mais il y une transmission intergénérationnelle de la pauvreté, qui est notamment amenée par le système scolaire, qu’il faut aussi pouvoir contrer. Une assistante sociale demandait ainsi à une mère pourquoi elle lavait les vêtements de ses enfants tous les jours. “Je me suis juré qu’ils arriveraient toujours à l’école à l’heure, que leurs vêtements seraient toujours propres et qu’il y aurait toujours beaucoup de choses dans leurs boîtes à tartines même si moi je ne dois pas manger. Quand j’étais petite, je me suis fait jeter de l’école à cause de ça.”

Et cette autre maman, encore. “Chaque année, quand je dois payer juste ce qui est nécessaire pour la rentrée scolaire des enfants, et sans les prendre au magasin avec moi pour ne pas acheter des choses inutiles et des marques, je ne paie pas mon loyer de septembre. Et puis je le rattrape en le payant par petits bouts les mois suivants. Je longe les murs pour ne pas croiser mon propriétaire pendant tout ce temps.” L’année dernière, fin septembre, deux des enfants reviennent avec un papier pour les voyages scolaires. Total : 410 euros. “Je me suis effondrée en leur disant : mais comment je vais faire pour payer ça encore... Cette nuit-là, je n’ai pas dormi… Je me suis dit : j’aurais dû me réjouir avec eux d’aller en voyage pour découvrir des choses... Je m’en suis voulu d’avoir gâché leur plaisir. C’est terrible de ne plus savoir se réjouir parce que tout est toujours un ennui, parce qu’on est toujours trop juste.”