Une grosse larme roule sur la joue de Jean-Philippe, 31 ans. "Moi aussi, je veux un amour", répète-t-il d’un air buté. Les lunettes embuées, le regard vissé vers le bas, il tourne ostensiblement le dos à la salle où on fête les accordailles de Marianne Vervloet et Olivier Van Hove, deux résidents de "La Maisonnée", à Ittre, qui se sont dit oui une heure plus tôt. Pas devant le curé, ni même devant le maire, mais devant Jean-Luc Wasmes, le directeur de ce service résidentiel pour personnes adultes avec un handicap mental.

Jean-Philippe, trisomique, rêve d’une fiancée qui ressemblerait à Xena, mince héroïne de jeux vidéos, une brune aux longs cheveux dotée d’une forte poitrine. Et, surtout, qui ne serait "pas handicapée" comme lui. Le directeur de "La Maisonnée" lève les bras au ciel. "Ça, je n’ai pas en magasin", plaisante-t-il. Avant d’expliquer, gentiment : "Tu sais, moi, quand j’étais petit, j’étais amoureux de Sophia Loren. J’ai dû me rendre compte que c’était impossible ".

Mais aujourd’hui, rien n’y fait. Ni l’humour, ni l’attention, ni la sympathie : ce soir, Jean-Philippe semble inconsolable. Aîné d’une famille de quatre enfants, il vit comme une injustice de ne pas être en couple. Sa sœur vient d’accoucher; son frère va aussi avoir un bébé; le benjamin, homosexuel, va se marier avec son copain. Un comble pour le jeune trisomique qui a beaucoup de mal à comprendre et à accepter cette autre différence.

Le soleil généreux de ce radieux samedi de septembre s’attarde sur la terrasse en bois. C’est ici que la cérémonie a eu lieu. Des bouquets de ballons de baudruche blancs et roses, avec la mention "Vive les mariés", dansent au bout de leur ficelle. "Quelle belle journée !", s’exclame la maman d’Olivier.

Large sourire perpétuellement accroché aux lèvres, le marié virevolte d’un invité à l’autre, débordant de bonheur. Il est fier dans son nouveau costume beige, acheté une semaine plus tôt "à Bruxelles, rue de Brabant". Olivier adore la précision des horaires, des calendriers, des itinéraires. Il prend le train et le bus "De Lijn" tout seul le samedi pour retourner chez sa maman, à Zaventem.

Assise sur un banc, Marianne semble avoir un moment d’absence, soudain indifférente aux convives qui vident gaiement leur flûte. Son pied droit bat la chamade - signe d’une intense émotion, mêlée d’angoisse. Un instant qui n’échappe pas à sa belle-mère qui l’attire vers elle. "Oui, je suis remuée. C’est le mot ", dit Marianne. Elle a l’air retranchée en elle-même, perdue dans sa belle robe ivoire qu’elle a fabriquée, avec Fanny, l’éducatrice responsable de l’atelier fil et tissu. Elle serre les épaules, frissonne. "Elle a les mains froides. Elle a toujours froid !", indique la maman d’Olivier.

La jeune mariée de 39 ans, sans proches, sans parents, n’a invité que quelques amis de "La Maisonnée". Et Isabelle, sa première éducatrice référente à "La Passerelle", à Boitsfort, où Marianne a été placée à 12 ans. Elle venait de perdre sa maman. "Elle était encore toute gamine. Je l’ai accompagnée aux funérailles", se souvient Isabelle. C’était il y a 27 ans Marianne n’a jamais coupé le contact, malgré son départ de l’institution, à 18 ans. "J’en étais à mes tout débuts comme éducatrice. Elle démarrait tellement mal dans la vie. C’était un oiseau pour le chat. Elle était jolie comme un cœur. Et là Quel chemin ! C’est la première fois dans ma carrière que j’assiste à des accordailles. C’est vraiment très touchant." Isabelle, émue, extirpe de son sac l’invitation où trois cœurs roses se superposent. "Je vais la garder".

Marianne et Olivier résident respectivement depuis 22 ans et 11 ans à "La Maisonnée". Ils se connaissent depuis longtemps; se sont rapprochés il y a deux ans; vivent dans un studio commun depuis un an. "Ca fait un bout de temps que Marianne vient à la maison : elle connaît tout le monde", indique Mme Van Hove. A la mariée : "Maintenant, tu sais que tu as une famille". L’intéressée acquiesce sans un mot, tripote sa bague en argent toute neuve.

"Je suis heureuse pour eux", assure encore la mère d’Olivier. "Il reste beaucoup de tabous autour de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées mentales. Ici, à "La Maisonnée", ils sont à la hauteur". Même si ce "mariage" n’est pas un cap facile à franchir pour cette maman-poule qui appelle toujours son grand fils de 32 ans "mon petit loup". Au détour de son discours, le directeur a eu un mot pour elle et "sa grande épreuve" du jour : donner son fils "Avant les accordailles, il y a souvent un long travail avec les familles", explique Jean-Luc Wasmes. "C’est comme s’il y avait un second deuil, surtout pour les mamans, après celui qu’elles ont dû vivre à la naissance de leur enfant".

Les parents ont d’abord dû accepter, à l’annonce du handicap mental, que leur fils ou leur fille devrait être pris(e) en charge toute sa vie. Comprendre qu’ils resteraient, en quelque sorte, parents de petits enfants "bloqués" sur l’âge de 5 ou 6 ans. Et voilà que soudain, il ou elle leur échappe La "petite fille" de 30 ans, qu’on habille toujours avec des chaussettes blanches et des tee-shirts Mickey, va soudain vivre en couple. "Il faut vraiment accompagner les familles pour les aider à passer cette étape".

Le choc est d’autant plus rude si les parents ne sont pas préparés à la perspective que leurs enfants aient une vie affective et sexuelle. Comme cette maman qui, rendant visite à l’improviste à sa fille, l’a trouvée au lit avec son amoureux. "Je viens de vieillir d’un coup de 24 ans", a-t-elle confié au directeur de la résidence pour adultes avec un handicap mental.

Débarquement à la gare de Shanghai

A "La Maisonnée", chacun des 38 résidents est considéré et traité au quotidien comme une personne à part entière, avec les mêmes droits que n’importe quel citoyen. Pas question de réduire la personne à son handicap mental, qui n’est qu’une caractéristique incidente. Toute discussion ou toute intervention à propos d’un pensionnaire se fait toujours en sa présence. Quel que soit le handicap, on parie sur les compétences propres de la personne, qu’il faut rechercher, épanouir et mettre en valeur.

L’institution défend haut et fort la reconnaissance des droits à une vie affective et sexuelle pour ses résidents. Ce n’était pas un combat gagné d’avance. Il y a près de 40 ans, des médias s’en étaient indignés, allant jusqu’à titrer que "La Maisonnée" avait créé "un bordel pour handicapés". Aujourd’hui, de nombreux couples y vivent une vie affective et sexuelle équilibrée "et surtout équilibrante".

Les personnes handicapées mentales, avec un QI inférieur à 70 et des déficits concomitants (difficultés pour lire, se situer dans l’espace, le temps ) ont besoin d’un monde très organisé autour d’eux, où tout est ritualisé, millimétré, sans ces imprévus qui les plongent aussitôt dans l’angoisse, explique Jean-Luc Wasmes. "Leur vie, c’est un peu comme arriver à la gare de Shanghai sans connaître le chinois et en devant se débrouiller avec quelques mots d’anglais". La cérémonie des accordailles, qui ponctue une période de préparation à la vie de couple, entre dans ce cadre. Il y a l’échange d’alliances, la signature d’un contrat d’engagement, le dîner puis la fête : un rituel qui rassure et assure la reconnaissance de leur relation.

Photos et pictogrammes

Ce vendredi après-midi, dans le bureau de Pascale Baudour, responsable du secteur psycho-médical de "La Maisonnée", Marianne et Olivier sont un peu stressés. L’écran de l’ordinateur est allumé. La psychologue va "relire" avec eux le contrat qu’ils signeront solennellement demain devant leurs proches. Les phrases écrites sont traduites en pictogrammes et en photos. "On va regarder ensemble pour voir si cela dit bien ce que vous voulez dire", indique la psychologue. Ils acquiescent en chœur.

Sur la couverture du livret d’accordailles, il y a la date, leurs deux noms, un petit Cupidon et une photo du couple au bord de la mer. Fous d’amour. Le contrat passe en revue les moindres détails pratiques de la vie en commun. Comme la vaisselle, l’ordre et le nettoyage du studio. "Vous avez décidé que la chambre doit être rangée et que c’est Olivier qui en est responsable, vous vous souvenez ?", interroge la psychologue. Clin d’œil à la jeune femme qui a l’habitude de "tout jeter hop hop", dixit Olivier. "Cela n’empêche pas Marianne de donner un coup de main". D’accord.

Idem pour le repas qu’ils ont décidé de prendre en tête à tête dans leur studio, chaque lundi soir; les autres jours, ils dîneront comme d’habitude avec les autres résidents. "Quand on mange en chambre, il n’y a pas de service : il faut laver les assiettes, nettoyer la table, balayer ", rappelle Pascale Baudour.

Vient le chapitre relatif à la vie intime avec la photo, très explicite, d’un couple faisant l’amour. "On peut le faire dans sa chambre et pas en dehors", indique Olivier. "On dit si on n’a pas envie. On ne peut pas être obligé", enchaîne Marianne. Elle ajoute : "Olivier, je l’aime beaucoup parce que c’est un garçon qui me plaît et qui me respecte".

Pas question non plus de claironner ses intentions devant les autres résidents. "Est-ce qu’on peut dire à tout le monde : eh ho, on va avoir un moment intime ?", demande encore Mme Baudour. Le "non" est très clair. "On ferme la porte à clé. Si quelqu’un frappe, on crie "occupé". On ne raconte pas ce qu’on fait", expose très sérieusement Olivier.

Il se rappelle un peu moins bien le concept évoqué par la photo suivante : un homme et deux femmes, barrés d’une croix rouge - le triangle amoureux. Il réfléchit. Marianne, visiblement épuisée, n’écoute plus vraiment. La psychologue insiste un peu : "Quand Olivier va chez sa maman à Bruxelles, le week-end, Marianne ne peut pas aller dormir chez Pierre". Mais la fidélité ne veut pas dire qu’on soit obligé de tout faire à deux : chacun peut avoir des activités de son côté, rappelle la psychologue. Ils rigolent. Ce sera "Inspecteur Barnaby" le jeudi pour lui; le tricot pour elle.

Et peut-on faire des bébés ? "Non ! C’est trop compliqué", disent à la fois Marianne et Olivier. "C’est déjà si difficile de s’occuper de soi et ça peut réveiller des choses difficiles pour toi, Marianne", ajoute gentiment la psychologue. A "La Maisonnée", on tient le même cap depuis 38 ans : si les résidents ont droit à une vie affective et sexuelle, on exige que les jeunes femmes prennent une contraception. "On n’accepte pas qu’ils fassent des enfants : s’ils sont accueillis ici, c’est parce qu’ils doivent déjà être accompagnés dans des tâches toutes simples comme manger, se laver, se déplacer Avoir un enfant implique une prise en charge et des responsabilités auxquelles ils ne peuvent pas faire face. Cela retomberait sur l’équipe éducative", indique Jean-Luc Wasmes. "Mais on entend leur désir quand il s’exprime et on accepte de réfléchir avec eux".