En cette fin d'année 2012, des dossiers polémiques, tels que la crise à l'UMP ou la domiciliation de Gérard Depardieu à Néchin, agitent la classe politique chez nos voisins français. Qui de mieux placé que Philippe Geluck, LE Belge qui a boulonné sa place dans le paysage audiovisuel hexagonal, pour commenter ces controverses ? En tant qu'Invité du samedi de LaLibre.be, le père du Chat expose aussi son point de vue sur la crise communautaire belge ou les difficultés à dessiner des drames comme la tuerie de Liège. Et il énumère les trois faits marquants qui l'ont le plus inspiré durant l'année écoulée. Précisons que cet entretien a été réalisé avant la fusillade dans une école du Connecticut.

Une fortune française comme Gérard Depardieu qui élit domicile en Belgique, cela vous interpelle ?

On ne peut pas accueillir toute la richesse du monde en Belgique. Le pays est trop petit. On n'a pas assez de coffres-forts pour mettre les lingots. Et on va un jour devoir, comme les Français le font avec les Roms, les renvoyer chez eux ces pauvres réfugiés. Plus sérieusement, il y a un côté un peu grotesque dans le fait de venir se mettre juste derrière la frontière pour échapper à une taxe. Les gens qui ont largement les moyens de vivre et qui veulent encore plus d'argent, ça m’écœure un peu.

Quel regard portez-vous sur la guerre interne à l'UMP ?

Je trouve ça désastreux. C'est un spectacle lamentable. Ces politiciens déforcent la démocratie parce qu'une démocratie digne de ce nom a besoin d'une opposition elle aussi digne de ce nom, surtout en France où il y a une alternance gauche-droite. La situation facilite les choses pour le PS qui n'est pas critiqué à la moindre décision. Et, en même temps, ça ouvre un boulevard à l'extrême droite, ce qui n'est pas réjouissant. La situation à l'UMP est un peu à l'image de ce qui se passe en Belgique.

C'est-à-dire ?

Des gens qui n'arrivent plus à s'associer pour former des majorités. En Belgique, il existe une infinité de sous-familles politiques : les partis de gauche, de droite et du centre, qui sont multipliés par deux à cause des deux langues, auxquels il faut encore ajouter les partis nationalistes. Nous sommes donc l'UMP à grande échelle.

Voilà maintenant plus de sept mois que François Hollande est président de la République. Quel bilan feriez-vous de ce début de présidence ?

Sept mois, c'est très court. Il se trouve face à une situation extrêmement complexe. Mais il y a un apaisement certain. Par ailleurs, je lui ferais le reproche d'avoir promis des choses qu'il devait savoir qu'il ne pourrait pas tenir. Aucun chef d'Etat ne peut le faire car on est balancé au rythme de l'économie mondiale. Mais je pense que François Hollande pourra, au terme de son quinquennat, faire un peu mieux là où d'autres auraient fait un peu moins bien.

En France, vous connaissez un grand succès. Vous passez en quelque sorte pour le Belge qui donne son point de vue sur la France. Est-ce notamment cela qui fait votre notoriété ?

(rires) Non je ne crois pas. L'effet télé aux côtés de Drucker et Ruquier a été très puissant. Du coup, Le Chat en a profité en devenant un grand héros populaire. De ce fait, on me tend les micros. Les Français adorent interroger des gens célèbres, ils aiment "se faire" des vedettes, qu'ils dégomment ensuite parfois aussi vite. Mais mon avis est celui d'un amuseur et, je l'espère, jamais celui d'un donneur de leçons. Mais c'est aussi parfois celui de quelqu'un qui s'indigne de l'inacceptable. Récemment, je suis rentré dans les plumes d'un type qui tenait des propos insupportables au sujet de la rafle du Vel' d'Hiv.

Comment expliquez-vous la crise communautaire belge aux Français ?

Je vous renvoie à un dessin paru dans mon nouveau livre qui illustre bien qu'il n'y a pas moyen d'expliquer cela.

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Vous pouvez essayer d'exposer la situation belge à un enfant de 10 ans, il vous regardera comme un fou furieux. Il y a tellement de tenants, d'aboutissants, de non-dits, de frustrations, de revanches à prendre, de mauvaise volonté,... qu'il est impossible de l'expliquer. On a emberlificoté l'histoire comme un sac de nœuds à tel point que vouloir les défaire prendrait et prendra un temps infini. D'autant que certains continuent à tirer sur les ficelles pour que les nœuds se resserrent encore.

La tâche s'avère donc complexe ?

Non, j'essaie quand même, en précisant qu'à mon sens le sentiment de frustration des Flamands envers les Wallons aurait plutôt dû être dirigé vers les dominants flamands qui parlaient français. La révolte aurait donc dû être plus sociale que linguistique car ce sont les classes dominantes bourgeoises et nobles, qui étaient notamment flamandes et qui parlaient français, qui ont dominé les Flamands.

Sans transition, mercredi, le pape a tweeté pour la première fois. Cela vous inspire pour un dessin ?

Je suis justement occupé à préparer mes dessins pour la semaine prochaine donc merci de me le rappeler. Mais oui évidemment. Ces communications numériques se rapprochent de la transmission de pensée. On est donc proche des voix et des apparitions et, dès lors, de Bernadette Soubirous et de Jeanne D'Arc. Si un jour le "grand patron", c'est-à-dire Dieu, ouvrait un compte Twitter, ça changerait la donne car Il nous parlerait directement et non pas à travers d'autres. J'attends toujours sa venue en personne à un journal de 20h, invité par Claire Chazal, par exemple.

En Belgique, cela fait exactement un an que survenait la tuerie de la place Saint-Lambert à Liège. Vous permettez-vous de faire des dessins sur des drames tels que celui-là ?

Bien sûr qu'on peut le faire mais pas dans le trash ni dans l'insulte. Dans ce cas, plutôt dans l'émotion. Le dessin d'humour ne doit pas faire rire aux éclats au dépens de victimes. Mais il peut faire sourire, réfléchir et se recueillir.

Avez-vous des tabous dans vos dessins ?

J'en avais par le passé mais je parviens aujourd'hui à les transgresser, notamment sur les affaires qui concernent les enfants abusés. Le drame de Liège est aussi un sujet dont les dessins font réfléchir, tout comme les évêques qui ne reconnaissaient pas les actes pédophiles. Mais les dessins ne sont pas odieux, c'est l'acte qui l'est.

Appliquez-vous de l'autocensure ?

Sur certaines choses, je me dis 'non, ça va trop loin'. Mais pour ma production au magazine satirique "Siné Mensuel", je peux aller à fond les manettes. D'ailleurs, ça m’excite artistiquement. Mais j'applique de l'autocensure lorsque mes dessins peuvent être mal interprétés, que ma position n'est pas claire ou qu'elle peut être suspecte. Je ne veux pas qu'on pense que je suis complice ou que je cautionne les faits représentés. Mais je censure avant tout quand ce n'est pas drôle.

Quels sont les trois faits marquants et qui vous ont le plus inspiré dans vos dessins durant l'année écoulée ?

Tout d'abord, les dérives intégristes de l'islam sous toutes ses formes: attentats, burqa, envahissements de la vie publique par le religieux, place de la femme. Ensuite, les rebondissements dans l'affaire DSK m'ont mis en joie. C'est tout de même la pipe la plus chère de l'histoire de l'humanité. Finalement, le naufrage du Costa Concordia en Italie. Dans ce cas, effectivement, il y a des morts mais le fait est tellement énorme que ça inspire.