Pour le délégué général aux Droits de l’enfant, Bernard Devos, le Décret Inscription est "une toute petite pièce dans un énorme puzzle qu’il faut recomposer autour de l’école" .

Le Décret vise, notamment, à soutenir la mixité sociale dans les écoles. Le but vous semble-t-il atteint ?

Aujourd’hui, le Décret Inscription c’est encore, j’ai envie de dire pas du sparadrap, mais pas loin. Les effets du Décret, c’est : des classes plus hétérogènes qu’avant. Et des classes plus hétérogènes, si l’on veut tirer tout le monde vers le haut, c’est un atout. Pour autant que les stratégies éducatives et pédagogiques soient adaptées, que la formation des enseignants soit cohérente avec cette population diversifiée, qu’il y ait une volonté de jouer les solidarités au sein de la classe, qu’il y ait une volonté de faire jouer la remédiation à plein et pas de manière résiduelle, et qu’il y ait une conception active de l’enseignement. Mais tout cela n’existe pas pour l’instant.

Quel regard posez-vous dès lors sur la mixité sociale dans nos écoles ?

Faute d’une évaluation précise, nous avons le sentiment que certains enfants qui entrent par la porte dans certaines écoles en sortent par les fenêtres. Soit par leur volonté délibérée en se disant : "Ce n’est pas pour moi, je n’y arriverai jamais" parce qu’"on les a mis en difficulté" et qu’on n’a pas compensé les manques qu’ils avaient en entrant à l’école, soit parce qu’on leur a dit clairement : "La porte est par là."

Le Décret a-t-il failli à ses objectifs ?

Globalement, il y a toujours plus d’enfants qui sont bien inscrits aujourd’hui qu’avant les décrets dans leurs formes différentes. Ceux qui étaient mal inscrits et n’avaient pas accès à toutes les écoles, ceux qui étaient ségrégés et discriminés étaient des familles qui n’avaient pas accès à des réseaux politiques, médiatiques, ne savaient pas se défendre et dont les enfants subissaient, et subissent encore, beaucoup de ségrégation et de relégation.

D’aucuns prétendent que la mixité sociale entraîne un nivellement par le bas de notre enseignement. Que leur répondez-vous ?

Je leur réponds que s’ils veulent être sûrs que leur enfant soit bien en sécurité et bien éduqué, ils doivent construire une cabane à l’arrière de leur jardin et y faire école pour leur enfant Le nivellement par le bas n’arrive que si on laisse des milieux hétérogènes avec des pratiques pédagogiques ancestrales. On donne cours aujourd’hui comme quand j’étais à l’école. Or, le monde a changé.

Comment peut-on faire évoluer notre système scolaire ?

Il faut une refonte générale de notre enseignement. Depuis la question de la réussite scolaire jusqu’à la prégnance de certains comportements inadaptés (violence, toxicomanie, décrochage scolaire, ), en passant par les relations catastrophiques entre les milieux familiaux et les communautés éducatives, tout cela doit faire l’objet d’un débat, sans tabou. S’ajoutent des questions plus structurelles comme la taille des établissements, les réseaux, etc.

Les acteurs du monde scolaire sont-ils prêts à s’engager dans cette refonte ?

C’est à l’autorité publique de trancher, de prendre plus de responsabilité. A Bruxelles, là où le Décret est le plus difficile à vivre, il y a une explosion de la natalité. Il y a donc une contrainte en termes de création de nouvelles écoles. Mais cette contrainte est en fait une opportunité énorme pour refondre l’enseignement. Il faudrait réfléchir à, par exemple : dans quels quartiers va-t-on construire ces nouvelles écoles ? Va-t-on créer dans classes en carré ou en "L" qui permettront d’avoir un enseignement magistral classique ainsi que de la remédiation et de nouvelles stratégies éducatives ? Va-t-on penser à faire en sorte que les enseignants restent à l’école plus longtemps - jusque 38 h/semaine idéalement -, dans des conditions de travail décentes avec des locaux adaptés ? Or, cette réflexion n’est pas là.

Le Décret a-t-il sa place dans cette refonte ?

Le supprimer serait de la folie. Il est une petite pièce d’un puzzle à construire autour de l’école.