La saga des 500 Afghans demandeurs d’asile a mis un coup de projecteur brutal sur une réalité méconnue : depuis les années nonante, les Afghans émigrent vers la Belgique, pas en grand nombre, mais assez pour qu’aujourd’hui, on les remarque. Ils seraient près de 10 000, selon les chiffres de l’ambassade d’Afghanistan en Belgique, sans inclure les sans-papiers.

Ils vivent pour la plupart en Flandre, à Gand et à Anvers, ainsi qu’à Bruxelles et Charleroi. Beaucoup ont acquis au fil du temps la nationalité belge et se sont intégrés dans le paysage.

Pour Hussein, venu de la région de Kaboul, ce fut un vrai coup du destin. "Je suis arrivé en 1999 comme les autres, dit-il, via l’Iran, la Turquie, la Grèce puis l’Italie. Je voulais aller en Angleterre. On est monté sous un camion en Grèce pour y aller. Mais le camion s’est arrêté en Belgique. C’était mon destin. J’avais 17-18 ans".

Hussein tient aujourd’hui deux magasins dans la banlieue verte de Bruxelles, à Boitsfort. Dans l’un, il vend des produits bio. Dans l’autre, le petit magasin d’alimentation générale "L’Abeille", il sert les sandwiches sur l’heure de midi.

Comme tous les Afghans, c’est un travailleur né. "Quand je suis arrivé en Belgique, poursuit-il, je ne savais même pas qu’on y parlait le néerlandais. J’ai commencé à lire l’histoire du pays, la bataille de Waterloo et les deux guerres mondiales. J’ai découvert que la Belgique était la frontière entre le monde latin et germanique".

Le rêve de l’Occident

Hussein est issu de la communauté des Hazaras. Il était en Iran quand il a entamé son périple vers l’Europe. Il fait partie de ces Afghans que les guerres incessantes ont chassé dans les deux pays voisins, 2 millions en Iran et 2,5 millions au Pakistan. Pour lui, et pour les autres, l’Europe représente la stabilité, le confort et aussi l’espoir. Le rêve de l’Occident, entretenu par l’ancien roi Zaher Shah, n’a jamais vraiment quitté les Afghans.

Décidé à s’intégrer dans ce pays inattendu, Hussein a décidé d’apprendre les langues… D’abord le français en 2000, puis le néerlandais. Il ouvre un magasin à Schaerbeek, alors qu’il n’a que 21 ans, mais très vite, il se sent à l’étroit. "Pour un jeune, acheter et vendre des marchandises n’est pas très excitant", dit-il. Il suit des cours de carrosserie à Louvain, travaille dans ce secteur près de Diest, mais vite, revient au commerce de détail.

En 2008, il ouvre "L’Abeille" à Boitsfort. "Quand j’ai ouvert le magasin, c’était l’été, raconte-t-il. La clientèle n’était pas nombreuse. Les gens du quartier m’ont donné l’espoir. Ils m’ont souhaité la bienvenue et m’ont assuré que les affaires reprendraient à la rentrée en septembre. Ce fut effectivement le cas".

Hussein préfère rester discret sur les remarques parfois racistes qu’il a entendues depuis qu’il est installé en Belgique, mais se félicite de sa clientèle actuelle. "On aime habiter avec les Belges, dit-il, car ici, on sent l’Europe. Sinon, on serait allés au Maroc !"

Jusqu’à 15 000 dollars pour fuir

Il est retourné deux fois en Afghanistan. La route qui mène de Kaboul à Bamiyan, ville traditionnelle des Hazaras, est parsemée de checkpoints des talibans. Il en a une frousse bleue. "En Afghanistan, dit-il, quand on quitte un centre-ville, on risque de se faire couper la tête".

Hussein a acquis la nationalité belge en 2009 et espère que ses anciens compatriotes obtiendront aussi un droit d’asile dans les mois qui viennent. "Certains ont déjà vécu cinq ans en Belgique, note l’ambassadeur afghan, Houmayoun Tandar. Ils demandent une carte de séjour. Ceux-là méritent de rester". Pour les autres, l’ambassadeur demande le respect de trois principes : pas de renvois massifs, l’identification précise des demandeurs d’asile et un retour sur une base volontaire.

Kaboul ne délivre des laissez-passer aux demandeurs d’asile déboutés que s’ils acceptent de rentrer volontairement au pays. Ce ne sont pas les Afghans les moins nantis qui aboutissent en Belgique. Certains ont dû payer à des passeurs jusqu’à 15 000 dollars par personne pour fuir leur pays. Ceci explique aussi pourquoi ceux qui sont arrivés en Belgique tiennent à y rester. Beaucoup ont vendu leurs biens pour venir jusqu’ici. En 2012, 1 537 Afghans sur 2 635 avaient reçu un ordre de quitter le territoire. Seulement 55 avaient accepté un retour volontaire.