Marco Martiniello est sociologue à l’université de Liège (ULg) et directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem). Il livre ses observations sur les résultats du dernier volet du sondage ayant trait à l’intégration et au radicalisme religieux.

A la lecture des réponses recueillies, quels constats posez-vous  ?

Primo, ici, on prend le pouls des sentiments et des opinions, mais, en fait, pas des réalités objectives. Ceci ne nous aide donc pas à comprendre où en est l’intégration et où en sont les politiques d’intégration. De même, ce sondage ne nous dit rien sur l’évolution du radicalisme religieux. C’est toujours le problème de l’écart entre les sentiments et la réalité. Deuzio, dans la mesure où c’est un échantillon représentatif des électeurs belges, par la force des choses, une partie de cet échantillon est composée de citoyens belges d’origine étrangère. Mais on ne peut ici désagréger les données, donc on ne sait pas si les citoyens belges d’origine étrangère pensent la même chose ou non que les autres citoyens belges. Tertio, il y a très peu de résultats contre-intuitifs et d’énormes surprises. Ce qui a attiré mon attention, toutefois, c’est qu’il y a assez peu de différences régionales. Il y a donc pas mal de convergences parmi les électeurs du pays sur la manière d’aborder ces questions.

42  % des Belges estiment que les populations d’origine étrangère sont mal intégrées. Cela fait-il de la Belgique un pays raciste  ?

Je ne crois pas que la Belgique se différencie fortement d’autres pays. A partir d’un tel sondage, je ne pense pas que l’on puisse dire que la Belgique est particulièrement fermée ou ouverte sur ces questions. En gros, en termes de tendances lourdes, au niveau de ce type de sentiments et d’opinions, on est dans un ventre mou européen : on n’est pas plus raciste que les autres.

Pourtant, de nombreux Belges remettent en cause la volonté des personnes d’origine étrangère d’apprendre l’une des deux langues nationales ou de respecter les valeurs de la société belge…

Plus on est dans des questions concrètes telles que l’accès au logement, à la santé, etc., plus les sentiments sont positifs. Mais lorsque l’on passe à des dimensions culturello-symboliques (volonté d’intégration, entente entre les communautés belge et allochtone, ), cela devient plus négatif. Pour moi, cela veut dire qu’il faut relancer le débat sur le vivre ensemble. On voit que le vivre ensemble continue à poser problème pour une partie significative de l’électorat. Mais il ne faut pas tout exiger d’un sondage; il faut aller voir de manière plus qualitative dans les quartiers comment cela se passe.

80  % des Belges considèrent qu’il y a une montée des radicalismes religieux. Cette forte tendance est-elle à mettre en lien avec le contexte ambiant actuel  : le départ de jeunes en Syrie, l’affaire Trullemans,...?

Je crois qu’on est dans une séquence qui remonte très loin : aux premiers attentats de New York, avant le 11 septembre 2001, en 1993; le conflit israélo-palestinien. Dans une grande partie des conflits aux quatre coins de la planète, d’une manière ou d’une autre, on met en avant la dimension religieuse, en particulier liée à l’islam. Donc, il y a des tendances lourdes et après, il y a, effectivement, des éléments plus conjoncturels. Réaliser ce sondage le 15 mai, coincé entre les jeunes en Syrie, les attentats de Boston et l’affaire Trullemans, provoque évidemment des résultats différents. Mais cela ne veut pas dire que l’on puisse tirer la conclusion que ce n’est que conjoncturel et qu’il n’y a pas de questions de fond.

C’est-à-dire…

Depuis le 11 septembre 2001 surtout, il est très difficile d’avoir des débats sereins sur ces questions. En Belgique, je crois malheureusement que cela va être beaucoup plus difficile encore dans les semaines et les mois à venir, puisque nous sommes déjà en campagne électorale.

Une part importante de la population belge (80  %) s’inquiète de la montée de ces radicalismes. Pourquoi  ?

Nous sommes dans une société qui a été fortement sécularisée. Maintenant, ce qui est interprété comme un retour du religieux dans la vie publique inquiète. Et ce retour est plus compliqué, puisqu’il y a un joueur en plus - les musulmans -, ce qui perturbe pas mal d’électeurs.