Bernard Feltz, l’avortement a-t-il toujours été systématiquement considéré comme un homicide ?

La question est débattue de façon plus large et nuancée qu’on ne le pense dans l’histoire de la réflexion, y compris chrétienne. D’ailleurs, même aujourd’hui, le discours officiel de l’institution chrétienne n’est pas de répondre automatiquement par l’affirmative, mais de dire que les risques liés à la réponse "Non" sont tels que, en application du principe de précaution, étant donné l’incertitude autour de cette question et la gravité de cette incertitude, on doit agir comme si c’était "Oui"

Quelles ont donc été ces nuances par le passé ?

Durant tout le Moyen-Age et jusqu’à la fin du XIXe siècle, la tradition a été de dire que tout avortement était un péché. Mais la gravité du péché était variable en fonction du moment où survenait l’avortement. Tout le débat portait sur le moment de "l’animation". En fait, les conceptions les plus élaborées remontent à Aristote, à partir de ses analyses évolutives d’embryons de poulets. Il parle d’âmes végétative, sensitive, intellective, et d’une hiérarchie entre les âmes - seuls bien sûr les humains ont l’âme intellective. Ce schéma aristotélicien a été repris par Thomas d’Aquin : dans les premiers temps de gestation, la femme était porteuse d’une instance vivante mais qui n’avait pas encore le statut humain. Dans cette perspective, il y avait péché au moment de l’avortement, mais moins grave avant qu’après "animation".

Quand le basculement intervient-il alors entre “l’avant” et “l’après” ?

Chez Thomas d’Aquin, c’est le quarantième jour après les dernières règles. On est dans un registre assez approximatif, mais dans une dynamique qui essaie de tenir compte de ce paradoxe d’un processus à la fois continu et susceptible d’être marqué par des discontinuités. Avant animation, on s’opposait à un "projet divin" ; et après animation, à un être humain non plus seulement en puissance mais en acte.

Pourquoi une radicalisation marque-t-elle la fin du XIXe siècle ?

Dans l’histoire de l’Eglise, ce moment est problématique et très réactionnaire. La chute des Etats pontificaux a entraîné une sorte de panique : comment garder son autorité si on n’est plus souverain ? D’où l’infaillibilité pontificale, par exemple ; d’où aussi le renforcement de prescrits éthiques. Il y a un second élément, présent dans l’évolution de la science : l’embryologie a montré l’intérêt et la limite de la position aristotélicienne.

Cette crispation, cette rigidité, la loi pénale les a alors reprises à son compte…

On arrive ici dans un autre registre, celui de la zone d’influence du monde catholique à l’époque sur l’éthique. Elle fut quasiment sans limites. L’éthique d’une instance particulière était prise comme éthique universelle. Le monde chrétien jugeait d’ailleurs qu’en dehors de l’Eglise, il n’y avait pas d’éthique - c’est un schéma que l’on peut parfois encore trouver actuellement Et c’est bien ce qui a changé, fondamentalement, à la fin du XXe siècle : la manière dont le débat éthique, intégré dans la démocratie, a pris en compte une véritable pluralité.

Est-ce là un indice de modernité ?

Sur le plan philosophique, l’homme moderne est celui qui n’est plus au Moyen-Age. La philosophie moderne est donc celle qui va du XVIe au XVIIIe siècle. Descartes tire de l’affaire Galilée la conclusion que l’être humain est capable d’accéder à la vérité par sa raison, et tout seul (même s’il croit que Dieu lui a donné la raison). Kant ajoutera que le sujet humain est capable par la raison de se donner une éthique au sens fort, universelle, et d’organiser la Cité en fonction d’une logique démocratique. Le XXIe siècle prolonge ces "temps modernes". C’est une société où on ne peut pas, dans le champ social, défendre une position éthique sans être capable de la justifier rationnellement. Cela me paraît plus vrai encore avec le processus qui a conduit à la loi sur l’euthanasie.

Que les débats parlementaires aient été plus nuancés et moins clivés sur l’euthanasie que sur l’avortement, on ne le doit donc pas qu’aux configurations politiques différentes…

Avec l’avortement, on restait davantage dans une logique de rapport de forces. Il est vrai que le seul débat sur le statut de l’embryon est déjà fort complexe. Et puis la problématique a été associée dans le monde non-chrétien à celle de la femme, du féminisme, dont il faut admettre qu’il n’est pas fort ancré dans la tradition chrétienne Le processus sur l’euthanasie, lui, fut remarquable dans son travail de mise en commun de logiques de justifications d’éthique et d’interfécondation réciproque entre gens de convictions différentes. J’y vois la mise en œuvre la plus parfaite de l’intuition d’un Habermas, qui parle d’une éthique de la communication. Ici, on est quasiment dans l’exemplaire. Ainsi, le concept de "mourir dans la dignité" est une sorte de fer de lance de la libre-pensée, mais il y a là quelque chose de remarquable que beaucoup de chrétiens ont adopté.

Ainsi ont-ils intégré le fait que les éthiques proposées par d’autres discours sont elles aussi porteuses de valeurs importantes…

Oui. Prenez l’égalité homme-femme. C’est bien un apport éthique prodigieux de la modernité, et qui a 20 ans, pas plus ! Jusque dans les années’60, une femme mariée était encore "une incapable juridique" On a beaucoup de raisons d’être pessimiste dans notre monde. Mais il y en a aussi d’être optimiste, sur le plan éthique On parle de "belgitude". Je trouve ceci très spécifique au monde belge : il est très marqué par la religiosité et à la pointe de la modernité, tant en ce qui concerne la science, la démocratie, ou précisément le discours éthique dans la rencontre - positive - entre convictions imprégnées ou distantes de l’histoire religieuse.

Légalement parlant, en droit comparé, cette “pointe de la modernité” est patente en Belgique pour l’euthanasie, pas pour l’avortement.

Oui, il y a eu décrispation. Mais les deux lois, fin du XXe siècle, ont été une manière d’assumer des spécificités historiques de la plus belle des façons sur le plan philosophique : dans un contexte de reconnaissance positive des apports des éthiques de chacun.

Quant à l’avortement, on serait ainsi passé d’un discours dominant sur la valeur absolue de la vie à une réflexion partagée sur des valeurs en conflit…

Le vrai enjeu, ce n’est pas la vie, c’est la personne. C’est la personne qu’il faut protéger. La vie n’est pas un absolu : un antibiotique, c’est toujours un "anti-vie", parfaitement justifié Dans la réflexion des "défenseurs de la vie", il y a un court-circuit complet : "Dès qu’il y a vie, il y a personne". Or, c’est là tout le débat. Il y a évidemment vie. Mais à partir de quand y a-t-il personne ? Tenez, on est citoyen quand on devient majeur. Qui croira qu’on est très différent entre 17 ans et 364 jours, et 18 ans et un jour ? Cette question d’une discontinuité dans le continu, on la vit en permanence. Ici, la continuité, c’est le processus biologique; la discontinuité, c’est arriver à l’humain dans le sens juridique.

Le délai légal des douze semaines objective-t-il bien cet élément discontinu ?

À partir du moment où il y a un système nerveux assez développé, on émerge à un autre type d’existence. Mais on est clairement dans l’appréciation, dans une sorte de convention raisonnable.

Celle-ci revient-elle à établir qu’il y a personne à douze semaines ?

On est dans l’articulation d’une structure biologique et d’une décision sociale. Je pense qu’il faut être attentif au biologique mais que la décision relève finalement du social. Et c’est ici qu’intervient le débat d’une médiation dans un conflit de valeurs. Vous savez, l’expérimentation sur l’embryon est plus que régulée : dans un processus purement expérimental, les scientifiques à la limite les plus insensibles aux dimensions éthiques prennent des décisions plus sévères. Parce que, là, on est dans un conflit de valeurs qui ne présente pas la même acuité.

Si la fixation des douze semaines se constate objectivement, la notion d’état de détresse de la femme, elle, est naturellement subjective…

Il est clair que les juristes peuvent grimacer quelque peu, habitués à des critères plus précis. Mais inversement, s’il y a bien quelque chose qui a un poids éthique, c’est la détresse humaine ! Dans la gestion de la Cité, on peut difficilement en faire abstraction. Même si le concept est flou, il est absolument décisif.

C’est à partir de ce flou que les détracteurs de la loi soutiennent que celle-ci a banalisé l’avortement.

Que je sache, ce n’est pas vérifié en termes statistiques. On n’est pas dans une sorte de légèreté, ou de victoire d’un clan sur un autre. On est dans un lieu de gravité, où il s’agit de gérer avec délicatesse et compétence la détresse humaine.

D’autres soutiennent, à l’inverse, que la banalisation existait avant la loi, dans les faits. Cette impuissance de la loi pénale imposait-elle sa révision ?

Ce problème rejoint la pluralité des éthiques. Une loi s’articulait avec une éthique qui, à certains égards, n’était plus acceptée par une majorité de la population. Elle se maintenait de manière quasi artificielle par le jeu des alliances politiques. Or il n’est pas sain d’imposer une éthique particulière par le seul contexte politique. L’élément neuf de la fin du XXe siècle en Belgique a été de prendre au sérieux la pluralité des discours éthiques et leur légitimité relative. L’ouverture du débat s’est justifiée dans une perspective de cohérence de régime démocratique qui prend au sérieux le pluralisme éthique. Ce n’est pas un argument utilitariste : c’est un argument qui relève du débat entre des éthiques dans une société plurielle.